D’abord, un homme qui, à chaque lever de soleil, vide consciencieusement son pot de chambre sur la tête des « bourgeois » ne doit pas s’attendre au suffrage de la Bourgeoisie — que celle-ci soit « bien pensante » ou qu’elle adore la déesse Raison. Or Bloy procédait à cette opération avec une régularité parfaite. Ajoutons tout de suite qu’on se garde de lui en faire un reproche. Sa position vis-à-vis du « gros public » est symbolisée par une anecdote qu’il plaça dans l’Exégèse des lieux communs (nouvelle série) :
J’ai connu, dit-il, un épicier dans le temps de ma célèbre captivité à Cochons-sur-Marne. Un jour que le total de ses additions me suffoquait, il proposa loyalement de m’ouvrir ses livres… Je lirai vos livres, lui dis-je, quand vous aurez lu les miens…
L’épicier ne les aurait lus ni pour or ni pour argent. Et comme, depuis le romantisme, l’épicier résume le tiers état, Bloy enfourchait la Chimère quand il l’engageait à découvrir ses œuvres. Mais il ne voulut jamais admettre qu’il y eût incompatibilité irréductible entre les façons de penser du Bourgeois et les siennes. Plutôt que de se rendre à cette évidence, il cherchait les explications les plus déraisonnables à ses déboires.
Au commencement du Désespéré, il les attribue au triomphe des romans de Georges Ohnet, « l’ineffable bossu millionnaire et avare, l’imbécile auteur du Maître de Forges, qu’une stricte justice devrait contraindre à pensionner les gens de talent, dont il vole le salaire et idiotifie le public » (page 14).
Bloy se figurait peut-être que si Ohnet avait disparu, comme Romulus, dans une apothéose, ledit public se serait précipité, avec enthousiasme, dans les librairies pour acquérir les volumes des grands écrivains jusqu’alors méconnus. Quelle erreur ! L’affinité entre Ohnet et les innombrables lecteurs de ses élucubrations était bien trop grande pour que ceux-ci vinssent jamais à goûter la vraie littérature. A public bourgeois, fournisseur bourgeois ; c’est une loi inéluctable. Et il est vraiment puéril de dépenser de l’énergie à s’en indigner.
Mais Bloy n’acceptait pas cette loi. Il ne cessait d’étiqueter, en vociférant, l’inoffensif Ohnet « voleur de gloire » — et il n’en acquit pas un lecteur de plus. Ce dont il faut le féliciter sans arrière-pensée.
Un autre motif de son défaut de vaste notoriété, c’était l’inaptitude d’un grand nombre de gens de lettres à comprendre l’esprit catholique qui donne toute leur valeur à ses plus belles pages. Les uns sont, quant à la religion où ils furent baptisés, d’une ignorance de Papous. Ce qui du reste leur fait commettre de bien divertissants quiproquos si, d’aventure, ils se risquent à parler des choses religieuses. Les autres sont des païens délibérés que le christianisme horripile, qui pratiquent l’hédonisme et que la seule apparition d’une porte de monastère fait cingler aussitôt vers Gnide ou vers Paphos. D’autres enfin, qui ont pris au sérieux Homais et son ami Renan, se croiraient gâteux s’ils admettaient le surnaturel et professent une certaine religion de la science tellement stable que ses dogmes changent environ tous les quinze ans. Pour ces derniers le catholicisme est un fossile dont il n’y a plus lieu de classer les débris.
Bloy ne pouvait espérer séduire ce pauvre troupeau sans pasteur. Il s’étonnait pourtant d’en être méconnu. Même, il aurait voulu qu’ils répondissent aux injures qu’il leur décochait par des actes de déférence. C’était trop demander à la nature humaine.
Mais ce qui l’indignait encore davantage, c’était que la majorité du clergé parût ignorer ses livres. « Les curés, s’écriait-il, ont fait le vœu solennel de ne rien lire jusqu’au jugement dernier ! »
La boutade est amusante ; elle porte à faux. Des prêtres le lisaient ; mais il n’est pas surprenant qu’ils se soient abstenus de témoigner leur approbation à un écrivain qui sabrait, à tort et à travers, pape, cardinaux, évêques, séculiers et réguliers, tout en se décernant le titre de soutien inébranlable de l’Église. D’ailleurs, ce qui prouve leur indulgence foncière, c’est que Bloy n’a jamais été menacé de l’Index. Quoiqu’on ait avancé le contraire, l’Église ne déteste pas ses enfants terribles. Elle leur passe bien des incartades — pourvu qu’ils ne touchent pas au Credo. Et Bloy n’y a jamais touché.