Il y a une autre raison, fort simple, qui explique l’abstention relative du clergé, celle-ci : la plupart des prêtres sont très pauvres ; les livres coûtent cher ; et, de plus, les mille soins absorbants de leur ministère ne leur laissent pas le loisir de s’adonner à la lecture. De l’aube à la nuit tombée, les offices, le confessionnal, les œuvres absorbent tous leurs instants. Et c’est à peine si, rompus de fatigue, ils trouvent, avant un repos bref, le temps de lire leur bréviaire. Dire cela, ce n’est point tenter une apologie dont notre clergé n’a pas besoin, c’est constater un fait.

Il faut donc répéter ici ce qu’on a formulé ci-dessus à propos des péripéties de la vie littéraire. Quand Bloy, traitant de l’Église militante, s’indigne ou se courrouce à cause de tel incident qu’il interprète selon sa manie dénigrante, neuf fois sur dix, il est nécessaire de mettre au point.

En somme, il y avait en lui un démon sarcastique qui tentait fréquemment d’égarer le grand chrétien qu’il était au fond. Assez souvent ce chambardeur interne, aux embûches corrosives, le faisait choper, mais une visite au Saint Sacrement le remettait presque toujours et assez vite sur pied.

En outre, il y a un fait capital qu’il faut se garder d’oublier lorsqu’on écrit sur Bloy, c’est la misère atroce qui le supplicia pendant la plus grande partie de son existence — non seulement lui seul aux années de célibat, mais, après son mariage, sa femme et ses enfants dont deux en moururent ! Certes, cette indigence meurtrière explique, justifie même ses colères imprécatoires et, en partie, les malédictions qu’il fulminait contre les égoïstes et les satisfaits. Se sentir une force de géant et se trouver souvent réduit à l’impuissance par le manque d’aliments. Aimer les siens d’une affection véhémente et les voir privés du plus strict nécessaire. Concevoir une œuvre magnifique et, faute de ressources, n’en pouvoir réaliser quelques parcelles qu’à de longs intervalles et au prix d’efforts épuisants. Quel cercle de l’enfer ou, plutôt, quel ardent Purgatoire ! Le miracle, c’est qu’il n’ait pas plié sous les railleries fangeuses de certains journalistes, sous le silence calculé de « chers confrères » plus ou moins envieux, qu’il n’ait pas écouté les conseils timides d’amis incompréhensifs qui l’adjuraient d’édulcorer « sa manière ».

La société actuelle, matérialisée jusqu’aux moelles, hait, d’une haine irréductible, la pauvreté. Elle lui apparaît une souillon répugnante qu’il sied de huer, de traquer, d’abolir sous les gravats. Mais surtout, qu’un pauvre se veuille tel par amour pour ce Jésus qui n’avait pas même une pierre où reposer sa tête, c’est le crime qu’elle ne saurait absoudre. Bloy fut ce pauvre ; c’est pourquoi tant de gens aux goussets lourds d’écus le regardaient souffrir avec un mélange de dégoût et d’effroi. D’autres, des esthètes, capables de vendre leur mère pour se donner une sensation nouvelle, disaient : « Il ne faut pas venir en aide à Bloy ; la misère lui fait pousser de si beaux cris ! »

Oui, cela fut écrit par un puant bien renté dont on pourrait citer le nom. Bloy, aux heures d’oraison, écartait ces immondices de réprouvés. Les yeux levés sur le Crucifix radieux, il poursuivait sa tâche de témoin des Évangiles ; ne sachant pas, ne voulant pas se vendre, il donnait ce qu’il avait : le pain de la Parole unique, — et des âmes en détresse étaient sauvées.

Il écrit :

— Bon Dieu ou bon diable, c’est toujours ça de vendu !

Exclamation d’un vendeur de la rue, jet de lumière sur le XXe siècle. Dieu et le diable sont hors de cause et de plus en plus. Leur affirmation ou leur négation fut un jeu pour l’âge puéril de l’Humanité. Devenue raisonnable enfin, la race humaine vendra exclusivement. Elle vendra tout. — Malheur à celui qui donne ! Malheur à la Jérusalem de celui qui donne ! Malheur à moi !…

Est-ce bien malheur qu’il faut dire ?

Tu es si pauvre que tu as pu donner aux plus riches. Tu t’es donné toi-même avec une telle profusion que Celui qui a racheté tous les hommes ne sait presque plus ce qu’il te doit. La munificence des Crésus fait pitié si on la compare à une goutte de la sueur du front d’un pauvre qui travaille pour Jésus-Christ.

Tes livres étouffés et permanents, qui ressemblent à des nuits d’amour, ont consolé trois ou quatre désespérés ; ils ont rapatrié une demi-douzaine d’aveugles en exil qui tâtonnaient inutilement vers la Lumière ; ils ont restitué à Jésus-Christ le bon Larron qui ne savait pas que cet effrayant supplicié eût un royaume… Est-ce que cela se paie, sinon par l’ignominie et les tourments ? (Préface de l’Invendable.)

Bloy eut le droit de se rendre ce témoignage. Et il eut aussi le droit de s’écrier, comparant son œuvre aux saletés plus ou moins musquées qui pullulent dans la littérature d’aujourd’hui : « Je vise souvent à la tête, parfois au cœur — jamais plus bas ! »

II