Dans le chœur invisible, les moines psalmodient Laudes. Voici qu’ils invitent la création entière à louer le Seigneur : les Anges et les Saints, le soleil et la lune, les étoiles, les abîmes des cieux, les nuages errants « parce que le Seigneur a établi des lois qui ne seront point violées ». Qu’ils louent de même le feu, l’eau, les souffles impétueux qui exécutent ses volontés. Qu’ils proclament son empire sur les puissants de la terre et les pauvres, les enfants et les vieillards, les jeunes gens et les jeunes filles « parce qu’il n’y a que Lui dont le nom soit au-dessus de toutes choses ».

Quel sublime prélude aux travaux, aux peines et aux prières du jour qui commence cet appel à la fois impérieux et suppliant à l’univers pour qu’il épanouisse, le cantique de sa gratitude jusqu’au pied du trône de Dieu !…

Bien souvent, j’ai entendu ce psaume, bien souvent, j’ai uni ma voix à celle des religieux qui le profèrent avec une telle ampleur d’allégresse. Toujours, il me semble être emporté par un fleuve de flammes adorantes vers les hauteurs ineffables où resplendit la Lumière incréée.

Laudes terminées, les messes particulières commencent tout de suite aux autels latéraux. Mêlé aux convers et aux frères de chœur qui n’ont pas encore reçu la prêtrise, je suis l’une d’elles. Et c’est alors, avant et après la communion quotidienne, dans le ruissellement du Sang divin sur l’autel, que me furent octroyées les oraisons et les méditations dont j’essaierai de te transmettre le souvenir. Fortifié par le Pain de Vie, je vais ensuite les développer au-dehors.

Au chevet de l’église, un sentier longe le cimetière où, sous d’humbles croix de bois noir, les ossements des moines défunts attendent la Résurrection. Une clôture d’ifs serrés l’enferme. Un haut Crucifix étend ses bras miséricordieux sur les tombes. Le chemin, bordé de groseilliers et de cassis, traverse une prairie que jalonnent des pommiers et aboutit à un bosquet d’ormeaux où s’élève une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

Le ciel, à l’orient, s’éclaire d’une bande de feu vermeil ; une brume diaphane s’évapore des gramens qu’imprègne la rosée. Parfois des pinsons se mettent à gazouiller puis se taisent tout-à-coup, comme intimidés d’avoir rompu le grand silence. Le bruit lointain d’un barrage sur la rivière se mêle au murmure presque imperceptible des arbres encore assoupis. Tout est calme ; tout est pur ; on dirait que les choses se sont revêtues de candeur et d’innocence baptismale.

Je vais et je reviens de la Vierge au Crucifix ; la certitude et la paix de ceux qui dorment sous la terre, là tout près, m’accompagnent ; il me semble que leurs âmes auxiliatrices flottent autour de moi.

Les pensées que la messe et l’action de grâces déposèrent en moi germent maintenant, montent, se multiplient en une floraison d’une incomparable splendeur… Ah ! si je pouvais te les rendre aussi belles que je les ai vues à leur naissance !…

Lecteur, j’essaierai, du moins, d’imiter l’éclat de ces roses rouges dans les pages suivantes. Mais, lapidaire des plus gauches, à cause de la multitude de mes fautes, j’ai peur de ne réussir à tailler que des rubis d’une qualité fort inférieure. Ces pierres imparfaites seront cependant les symboles de l’amour que mon Jésus daigne, parfois, m’inspirer pour ses souffrances et pour sa gloire. J’en incrusterai donc le calice que je ne cesse de lui offrir afin qu’il prenne en pitié la grande misère de mon âme.

Si, malgré mon insuffisance, je réussis à te suggérer l’envie de suivre Jésus, en portant ta croix, dans la voie douloureuse, ce petit livre ne sera pas tout-à-fait mal-venu. Car suivre Jésus, cela seul donne un sens surnaturel à notre vie transitoire.