— Dès demain, dit Maurice, je suivrai votre conseil. Mais je voudrais vous demander encore un service. Je pressens qu’il me faudra donner un objet à mon activité future. Lequel m’engagez-vous à choisir ?

— Jusqu’à aujourd’hui, repris-je, vous viviez confiné en vous-même comme dans une pièce obscure au plafond surbaissé. Il faut en sortir ; il faut respirer le grand air salubre du dehors. Nombre de vos souffrances proviennent de ceci que vous ne vous êtes jamais occupé que de votre seule personne. Or, le culte du Moi, cet égotisme dont certains se vantent est une manie solitaire par où l’âme se gâche, s’atrophie et se stérilise. Notre-Seigneur a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il fasse abnégation de lui-même. » Cela peut s’entendre : Qu’il se sacrifie pour son prochain, comme je me suis sacrifié pour le salut de tous les hommes. C’est la générosité que nous mettons au sacrifice qui compte devant Dieu. Efforcez-vous de l’acquérir. Vous êtes riche ; allez aux pauvres. En les aimant, avec la pensée constante qu’ils sont les membres souffrants de Jésus, vous vous unirez au Crucifix, vous détruirez en vous l’orgueil et l’égoïsme. Au contact des humbles, vous deviendrez humble, car il vous sera donné de comprendre que, seul, le sang qui ruisselle des plaies de Notre-Seigneur, sanctifie nos désirs et nos actes.

— J’essaierai, dit Maurice.

— Nous allons nous séparer, poursuivis-je, et me souvenant combien moi aussi, je me suis dilué naguère dans l’anarchie des sens et de la pensée, je prierai pour vous comme je vous demande de prier pour moi. Mes prières ne valent pas grand’chose, mais vous pouvez être sûr que je les offrirai, de grand cœur, à votre intention. Et puis nous nous écrirons… Un dernier mot : pour ma part, c’est d’une façon bien insuffisante, bien misérable que j’ai répondu à l’appel de Dieu. Cependant son amour pour une pauvre créature sans cesse défaillante est si indulgent qu’il me fait sentir tous les jours davantage le bonheur d’appartenir à son Église. Elle m’encadre dans ses dogmes, elle me stimule par l’exemple de ses Saints, elle me fortifie par la sève surnaturelle que ses sacrements m’infusent. Quelles que soient les difficultés de la vie quotidienne, jamais, du temps de mes ténèbres, je n’aurais pu concevoir que des joies aussi lumineuses fussent possibles. Ah ! si je faisais mon devoir, tout mon être ne serait qu’un cantique d’actions de grâces perpétuel !… Toi Maurice, tu connaîtras bientôt cette allégresse et cette paix intérieures et tu verras qu’au regard de cette béatitude, les voluptés du monde ne sont que de la brume sur un fumier. Va donc de l’avant, sans retourner la tête ; noli obdurare cor tuum. Sous la conduite du saint prêtre qui t’attend pour te purifier, revêts-toi de Jésus-Christ, ainsi que nous le prescrit l’Apôtre ; par Lui, avec Lui, en Lui, tu posséderas l’Amour et ses splendeurs…

Quelques heures plus tard nous nous quittions après nous être embrassés comme des frères.

Pour finir, voici ce que Dieu tira de notre rencontre. La guerre vint. Maurice, officier de réserve, fit partie des troupes qui combattaient en Flandre, lors de la « Course à la Mer ». Un éclat d’obus le frappa sous Dixmude, en octobre 1914. « Il est mort comme un Saint, et en priant pour vous », m’écrivit l’aumônier qui l’assista durant son agonie. — Les pauvres le pleurèrent car il leur avait tout donné : son grand cœur et sa fortune. Et cela, comme nous l’enseigne Notre-Seigneur au Saint Évangile, c’est la pierre de touche de la conversion parfaite chez un riche.

C’est de mon colloque avec Maurice sur le tertre aux tilleuls que naquit la première idée de ce livre : habent sua cunabula libelli. Les lettres que je lui écrivis, ses réponses en constituent partiellement la substance. Mais depuis, combien d’autres Indifférents j’ai rencontré ! Celui qui observe les rites d’une façon machinale mais qui fuit l’oraison parce que, prétend-il, « à Paris, on ne peut pas se recueillir ». Celui qui ne va plus à la messe parce que « les affaires l’absorbent ». Celui dont un vice d’habitude avait fait la conquête, qui, par la grâce de Dieu, s’en était délivré et qui, retombé, se décourage. Celui qui déclare : « Il y a du bon dans toutes les religions » et qui, par suite, estime plus expédient de n’en pratiquer aucune. Et d’autres, et d’autres encore, peuple d’ombres qui, à certaines heures, se pressent, en gémissant autour de moi. Et surtout ceux-là qui traitent la Sainte Église en grand’mère fort cacochyme et un peu ennuyeuse à qui l’on rend des devoirs de politesse avec froideur et correction. — A bien considérer notre temps, on s’aperçoit qu’une partie des maux qui l’accablent proviennent de cette indifférence, plus ou moins maquillée, où tant d’âmes se figent. De même que, parfois, dans des organismes anémiés, la circulation se ralentit, de même l’Esprit qui vivifie les âmes, ne trouve plus chez beaucoup qu’une inertie de la foi, qu’une paresse marécageuse où il ne peut prendre son courant.

Et cependant, Jésus ne cesse de saigner pour nous sur le Calvaire !…

Usant de mes observations, de mes souvenirs, et de nombreuses expériences, je tâche, dans les lignes qui suivent, d’attiser en tous ces somnolents, la flamme languissante de l’amour de Dieu.

Mais tout seul, je ne puis rien ou si peu de chose ! Qu’elles viennent donc à mon aide par leurs prières, les belles âmes dont les encouragements me soutinrent tant de fois depuis que Notre-Seigneur me commanda de le suivre dans la voie douloureuse. Qu’elles m’obtiennent l’assistance de la Sainte Vierge et l’intercession des Bienheureux. Que le Crucifix me demeure un phare immuable dans les ténèbres qui couvrent de plus en plus la terre empoisonnée d’orgueil matérialiste. Que la grâce de Dieu les protège, ces amis, et me protège durant les fléaux qui vont venir. Alors nous goûterons la félicité d’être tenus pour des fous — à cause de Jésus-Christ vivant en nos cœurs. Et la porte du Paradis s’ouvrira devant nous ! — Ainsi soit-il.