— Sincèrement, non ! déclara-t-il, je me sentais si heureux que j’aurais voulu rester là toujours tant je me sentais pénétré d’un effluve de tendresse miséricordieuse.
— Oui, comme saint Pierre, vous auriez voulu planter votre tente sur le Thabor. Mais il vous restait à mériter, par de nouvelles luttes, le retour de la Grâce…
— Et voilà ce qui me déroute, s’écria Maurice, ce qui ferait croire à un trouble de mon intelligence. Tout ce que vous venez de me développer me semble plausible ; vous le reconnaissez vous-même : à ce moment, Dieu m’avait conquis. Pourquoi, dès lors, quand j’ai voulu recourir au prêtre, me suis-je dérobé ? Pourquoi, presque malgré moi, ai-je subi ces mouvements de répulsion, proches de la haine, contre l’idée religieuse et aussi contre vous parce que vous pratiquiez ? Pourquoi cet orgueil amer qui m’obligeait de feindre l’indifférence ?
Je repris :
— La façon dont la Grâce illuminante vous toucha relève de la Mystique car la Mystique, telle que Pascal l’a fort bien définie, c’est Dieu senti par le cœur. Vous n’avez pas eu à raisonner pour vous convertir parce que, comme il arrive dans la voie extraordinaire où vous étiez conduit, la présence de Dieu fit, pour ainsi dire, explosion au centre même de votre sensibilité. Mais c’est également une loi sans exception de la Mystique que quand le Surnaturel divin se manifeste de la sorte en nous, le Surnaturel diabolique se dresse aussitôt pour le combattre. Le Démon entre en fureur dès qu’il voit une âme sur le point de lui échapper. Il n’est rien qu’il ne tente pour la retenir. C’était lui qui vous suggérait vos résistances et vos ironies malveillantes contre le prêtre, contre la messe, contre votre compagnon de voyage. Vous alliez à l’ordre, donc il s’efforçait de vous rejeter dans le désordre. Dieu vous avait dit : Oui, je suis là et tu me suivras : lui répondait : Non ! car il est l’Esprit qui « toujours nie ». Or il fut vaincu puisque, malgré toutes ses ruses, vous vous êtes libéré en me confiant votre histoire, puisque, tout de suite auparavant, Notre-Seigneur vous avait attiré à Gethsémani pour vous réveiller du sommeil néfaste où vous vous attardiez…
Maurice demeura pensif. Pendant plus d’un quart d’heure il se tint, la tête inclinée, les mains jointes, à méditer la miséricorde de Jésus. Je me gardai de rompre ce silence. Je priais, ah ! comme je priais pour lui ! Comme je suppliais le Bon Maître d’achever sa conquête ! Je répétais mentalement : Seigneur, j’ai fait ce que j’ai pu ; je ne saurais faire davantage, mais dites seulement une parole et son âme sera guérie !…
Soudain, Maurice se redressa. Son visage exprimait la soumission et l’humilité ; deux larmes glissaient lentement sur ses joues. Il dit :
— Notre Père qui êtes aux cieux, délivrez-moi du Mal !… Puis, se tournant vers moi : — A présent à votre avis, que faut-il que je fasse ?
Je répondis :
— Constatez qu’en analysant vos états d’âmes, je me suis tenu sur le plan psychologique d’une façon exclusive. Je crois que Dieu m’a placé, sur votre chemin, comme un poteau indicateur et rien d’autre. Je n’ai pas qualité pour peser, dans les balances de la morale chrétienne, vos mérites et vos démérites, pour établir la distinction entre ce qui excuse, en partie, vos fautes ou ce qui les aggrave. Me poser en confesseur, témoignerait d’une outrecuidance que je n’oserais me permettre. Seul, un prêtre peut vous diriger désormais dans la voie où Dieu vous appelle avec tant d’insistance. Allez trouver celui que vous avez fui. Il possède, m’avez-vous dit, une grande intelligence et la charité. Il aura donc grâce d’état pour appliquer à votre âme le discernement des esprits. Par le sacrement de pénitence, il enlèvera l’amas de péchés qui pourrit en vous. Puis il vous apprendra comment correspondre aux grâces que vous avez reçues, à celles que vous recevrez encore. Sous sa direction, comme vous êtes de bonne volonté, vous obtiendrez la paix intérieure promise aux enfants de la Rédemption.