— Certes non, je ne me moquerai pas de vous ! Si peu que je vaille, il faudrait que je fusse un bien étrange paltoquet pour ne pas prendre au grand sérieux votre angoisse. Je vais donc essayer de vous donner un avis fraternel selon que Dieu me montre l’état de votre âme… Je vous affirme, d’abord, que loin de juger votre aventure comme une course incohérente dans la nuit sans étoiles, j’y distingue, au contraire, une marche continue, voulue de Dieu, vers la lumière. Les événements, leur influence sur vous s’y lient d’après une logique toute surnaturelle. Sachez-le : pas un instant vous ne fûtes abandonné…

Maurice me regarda d’un air surpris, comme s’il me soupçonnait de divaguer ; mais, me voyant très calme, il me fit signe de poursuivre…

Je continuai :

— Au sortir de votre enfance, abîmée, glacée par une hérésie dont l’aberration se double de férocité, vous aviez, avant tout, besoin d’une détente. Dieu vous plaça dans un milieu de piété modérée, comme on plonge dans un bain d’eau tiède un piéton qui fut trouvé enseveli, un soir d’hiver, sous six mètres de neige. Là, bien que vous n’en ayez pas eu la notion, votre âme dégela. Cela, par le seul fait que les pratiques de règle suivies par vous avec docilité vous attiraient des grâces qui, pour n’être pas sensibles, n’en agissaient pas moins dans cette partie profonde de nous-même qu’on nomme le subconscient. Vous m’objecterez que, cependant, vous ne cessiez pas de subir l’impression du fantôme impitoyable que le Jansénisme substitue à Notre Père qui est aux cieux. C’est qu’il fallait que vous appreniez, par votre seule expérience, que cette atroce doctrine ne mène qu’à une impasse où réside le désespoir. L’effet fut produit le jour où vous êtes entré dans l’indifférence par la fatigue de frapper du front contre un mur sans issue. Il se fit alors en vous un vide que Dieu se réservait de combler à son heure. Ainsi que vous l’avez dit, « toute idée religieuse vous quitta comme l’écorce de certains platanes se détache et tombe ».

Ensuite, Dieu, qui voulait que vous expérimentiez le néant des liesses humaines, où il n’a point de part, permit que vous tentiez de remplacer — à l’imitation de tant d’autres qui s’y perdent ! — la foi éclipsée par le culte de l’art, de la littérature et de ces idoles décevantes qui s’intitulent philosophies. Ce ne fut qu’une diversion passagère. Ces jeux de l’esprit n’agitaient que la surface de votre âme ; mais, en sa substance, le travail divin continuait d’une façon latente. C’est pourquoi vous n’avez pas tardé à vous apercevoir que votre vaine recherche d’une beauté — qui n’est pas d’En-Haut — ne vous rapportait que poussière et feuilles sèches. Et de nouveau, vous avez senti — le vide.

Or, il fallait que vous fissiez le tour complet des expédients par lesquels nous nous efforçons de leurrer « l’inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine dès qu’elle s’éloigne de Dieu », comme dit Bossuet. Déçu quant aux joies de l’intelligence, vous avez espéré abolir votre inquiétude par l’exercice d’une sensualité grossière. Vous avez échoué puisque, très vite, les Bacchanales vous dégoûtèrent, puisque la Bacchante, qui menait les danses, en vous tenant la main, vous apparut ce qu’elle était, c’est-à-dire : une sorcière puant le sabbat et couronnée de crapauds.

Il vous restait une étape à franchir. Repris de désespoir, vous aviez tenté ce crime sur vous-même : le suicide. Dieu para le coup. Et alors vous avez bu à cette coupe de chloral qu’on appelle le bouddhisme. Vous vous figuriez obtenir, par cette religion du néant, la certitude que le monde n’est qu’un fleuve d’illusions dont il suffit d’absorber les reflets sans se préoccuper de sa source ni de son embouchure.

Venu à ce point, vous risquiez l’abrutissement total. Mais Dieu veillait à votre insu ; car, dans le même temps, il vous rendit le goût exclusif des choses religieuses. Oh ! naturellement, pour en savourer le charme, vous avez cru vous placer à un point de vue purement esthétique. Mais là résidait l’élément décisif de votre résurrection. C’est tellement vrai, qu’à l’heure fixée par lui, Dieu surgit « dans votre désert » : il vous fit sentir sa présence ; il vous révéla qu’il était l’Amour !…

Et maintenant, dites-moi si, parmi vos débauches d’esprit et de corps, vous aviez jamais ressenti quoi que ce soit qui égalât en intensité, en réalité, cette sensation, cette certitude : Dieu est là, il rayonne dans mon cœur et il m’aime ?

Maurice n’eut pas à réfléchir.