— Oh ! non, répondis-je, c’était la suite obligée de tout le reste…

— Maintenant voici le plus étrange. Ma comédie de scepticisme indulgent ne dura pas. Un autre phénomène succéda. Voici : Quoique, de corps, je me sentisse très éveillé, il me sembla que mon âme s’ensommeillait… Comment vous expliquer cela ? Le jeu normal de mes facultés paraissait suspendu. Je perdis la notion du temps et de l’espace. J’eus l’impression de m’enfoncer dans un rêve au cours duquel je me suis étendu par terre, dans un jardin sombre. Je dormais d’un sommeil agité, peuplé d’images lugubres… Un peu après la Consécration, il me sembla que quelqu’un de lumineux se dressait près de moi qui m’invitait à me réveiller… Alors le sentiment d’amour de Dieu, éprouvé naguère à la Trappe, m’envahit tout entier… Je sentis la Paix !…

Il s’interrompit une minute. Une émotion extraordinaire lui soulevait la poitrine. Je vis qu’il avait les yeux pleins de larmes. Je pense qu’on me croira si je dis que j’étais presque aussi haletant que lui.

Faisant effort pour conclure, Maurice reprit :

— Eh sortant de la messe, j’étais décidé à tout vous raconter. C’est pourquoi je vous ai amené ici… Mais, ajouta-t-il avec un sourire plutôt piteux, je gage que je vous fais l’effet d’un insensé. A présent que j’ai fini cet exposé de mes variations et de mes errements, je m’apparais à moi-même une merveille d’incohérence. Tenez-moi pour un fou, si vous le jugez à propos, mais, de grâce, donnez-moi un conseil !…

Je fus quelque temps sans répondre. J’étais tout hors de moi à considérer l’action divine sur cette âme. Surtout, le fait que nous eussions été transportés, à la même minute, au Jardin des Olives, pour y entendre l’appel de Notre-Seigneur, me remplissait d’une gratitude infinie. Prenant tout de suite la parole, je n’aurais pu que pousser des cris de joie.

Mais il ne s’agissait pas encore de chanter Magnificat. Il me fallait raisonner, exposer à Maurice le sens de sa laborieuse évolution du Dieu d’épouvante au Dieu d’amour, tel qu’il m’était octroyé de le concevoir.

D’ailleurs, le cher garçon attendait ma réponse avec anxiété. Voyant que je me taisais, il reprit :

— N’est-ce pas, je vous semble tellement inconsistant et absurde que vous hésitez à me l’avouer ? N’importe, ne ménagez pas mon amour-propre ; dites-moi votre opinion sans périphrases. Je me suis soulagé en vous décrivant ma triste existence mais je n’y vois pas clair. Me laisserez-vous dans cette obscurité ? Puisque nous sommes amis, vous me devez du secours. Moquez-vous de moi si vous voulez, mais ne m’abandonnez pas !…

Il n’y avait pas à différer davantage. Quoique le sentiment de mon insuffisance me fît frémir, je suppliai, en esprit, Notre-Seigneur, de venir à mon aide et je parlai :