Cette dualité ou, si vous voulez, ce duel me devint bientôt si pénible que je décidai d’entreprendre une expérience.

— Je vais, me dis-je, retourner chez des moines. Si j’y ressens quelque chose d’analogue à ce que j’éprouvai aux matines de la Trappe, ce sera peut-être un signe que le Dieu d’amour n’est pas une illusion. Alors il se peut que je lui rende les armes…

Comme j’avais repris ma vie errante de naguère, je m’enquis du couvent le plus proche. C’était ce monastère de Bénédictins où nous nous sommes connus.

Tout d’abord, rien de déterminant ne se produisit. Je ne priais pas ; j’attendais. Et je me sentais toujours de la répugnance à prendre quelqu’un des Pères pour confident de mon litige intérieur.

En ce qui concerne mes rapports avec vous, j’avais lu le récit de votre conversion. Par instants, j’y voyais un exemple que j’aurais profit à suivre. Mais, plus souvent, vous me fîtes l’effet d’une intelligence et d’une sensibilité aberrantes qui, par exaltation morbide, avaient lâché la proie pour l’ombre. Est-ce que ma franchise vous blesse ?

— Nullement, dis-je, cette appréciation résulte de votre état d’âme avec beaucoup de logique. Mais continuez, je vous prie…

— Malgré ces poussées de malveillance involontaire à votre égard, je ne tardai pas à me sentir de l’amitié pour vous. Nos causeries d’art et de littérature me faisaient du bien. J’y oubliais mes déchirements d’âme et je m’en trouvais un peu pacifié. C’est pourquoi je vous ai proposé ce voyage. Si vous aviez refusé, j’en aurais été fort ennuyé.

Je ne me trompe point, n’est-ce pas, en avançant que, durant nos courses, nous nous sommes fort liés ? Néanmoins, je dois vous dire que chaque fois qu’il vous est arrivé de porter l’entretien sur la religion, je ne sais quelle impulsion, dont je ne me rends pas compte, m’écarta de vous. Cela ressemblait à de la haine. J’y résistais, mais je me hâtais de parler d’autre chose. Vous l’avez remarqué ?

— Je l’ai remarqué, dis-je.

— Enfin, lorsque, ce matin, j’ai essayé de vous faire manquer la messe, j’obéissais à un mouvement de ce genre. Puis j’ai craint de vous avoir chagriné. Je vous ai donc accompagné à la chapelle. Mais pendant tout le commencement de la cérémonie, j’étais dominé par la préoccupation de bien vous montrer que ma condescendance n’impliquait pas l’adhésion à la prière commune ; je ne pouvais m’empêcher de me poser en esprit supérieur qui regarde des enfants jouer à la balle. Quelle absurdité, n’est-ce pas ?