Aussitôt une idée jaillit en moi et s’épanouit, comme le bouquet d’un feu d’artifices, à travers les ténèbres somnolentes où je me dorlotais… — Quoi, me dis-je, cette religion, dont j’use pour engourdir mon ennui comme je ferais d’un opium de qualité supérieure, détiendrait-elle la vérité ? Peut-être que le Dieu invoqué par ces braves gens existe d’une façon concrète, peut-être qu’il récompense leur docilité à ses préceptes par un flot d’amour… S’il les aime en effet, pourquoi ne m’aimerait-il pas moi aussi ?
J’essayai de réagir contre l’émotion si étrange qui m’amollissait. Mais j’avais beau recruter des explications rationnelles à ce bouleversement de mon être le plus intime : influence du milieu trop fervent, analyse trop assidue de la Divine Comédie, etc., une voix me répétait : N’endurcis pas ton cœur. Maintenant tu n’es plus dans le désert… Et mon cœur, je le sentais comme traversé d’un coup de flèche à la fois douloureux et suave. Et la voix reprenait avec une autorité lumineuse : Dieu t’aime !…
Néanmoins, je ne voulus pas me rendre encore. Je m’enfuis de la Trappe ; je mis Dante sous clef dans un tiroir. J’entrepris des diversions. Vains efforts ; ce sentiment ne cessait de me ressaisir : Dieu n’est pas le tyran dont on écrasa mon enfance ! Il est l’Amour !
Son premier effet sur mon âme fut de me tirer de l’indifférence : je pris un intérêt singulier aux choses de la foi. Pour m’éclairer sur la signification et la portée de ce changement, je résolus de consulter un prêtre… Or, je ne le fis pas. Cela vous étonne sans doute ?
— Auriez-vous craint, demandai-je, de vous heurter à quelque Bournisien qui vous recommanderait, contre les troubles de l’âme, « un verre d’eau fraîche additionné de cassonade » ?
— Ce n’est pas cela du tout. J’avais pris rendez-vous avec un théologien de qui j’avais entendu vanter la culture et l’esprit de charité. Je devais le trouver à son confessionnal à une heure fixée par lui. Or, dès que je fus entré dans l’église, le Suisse me prévint qu’il était retenu à la sacristie par les zélatrices d’une œuvre et qu’il me faisait demander de l’attendre quelque peu.
Je m’assis dans un coin et je me mis à colliger mes impressions récentes. Notez que je ne priais pas ni n’avais envie de me confesser. Je venais prendre une consultation, et rien de plus.
Or, à peine commençais-je à réfléchir, qu’une véritable tempête s’éleva en moi. Je me sentis une aversion violente pour ce prêtre, que je n’avais jamais vu et à qui, une minute plus tôt, je désirais pourtant exposer ce qu’il y avait de plus secret et de plus douloureux dans mon âme. Puis des ricanements saccadés, des blasphèmes dont je n’avais aucunement l’habitude me labourèrent l’entendement ; et je devais me contraindre pour ne pas les articuler à voix haute. Puis il me sembla que quelqu’un d’invisible avait surgi près de moi et me tirait vers la porte. En même temps, une voix sarcastique paraissait me chuchoter ceci : — Pauvre niais, tu ne vois pas que tu es la dupe de ton imagination surchauffée ? Ne compte pas sur ce rêveur fanatique pour te fournir une explication plausible de ton état. Il ne pourrait que t’encombrer l’esprit de ses propres chimères. Ce soi-disant retour à un Dieu plus qu’hypothétique, c’est encore une illusion, la plus nuisible de toutes ; elle aurait pour conséquence un surcroît d’inquiétude. Ne t’y livre pas ; déguerpis au plus vite et tu redeviendras ton maître sans avoir subi l’humiliation de te confier à un radoteur d’oremus qui serait trop fier de t’asservir !…
A ce coup, je crus avoir retrouvé mon équilibre. Cette voix, qui formulait, avec netteté, des directions d’idées dont, hier encore, quoique d’une façon moins virulente, je goûtais la vraisemblance, me parut celle même du bon sens. Sans balancer, je gagnai la sortie.
Une fois dehors, il me sembla que je respirais plus à l’aise. Mais cela ne dura pas. Loin d’avoir reconquis l’indifférence et surtout la paix, dès le lendemain, je fus en proie à une forme nouvelle d’incertitude angoissée qui m’écartela. D’une part, cette sorte d’avertissement, ce… rayon d’amour reçu chez les Trappistes reparaissait, dissipait les nuées sombres qui pesaient sur mon âme. Mon cœur se pénétrait d’une tendresse mystérieuse. J’avais envie de m’agenouiller, d’adorer, de prier. D’autre part, l’être de persiflage et d’amertume, qui semblait s’être installé en moi, bafouait mes velléités de croire et de me soumettre à l’Église.