Je n’hésitai pas beaucoup ; j’allai à la débauche comme j’aurais pris le train pour faire une cure dans une ville d’eaux. Ayant de l’argent, j’eus des amis ou, du moins, des personnages joviaux se dirent tels, qu’affriandait ma bourse facilement ouverte. Sous leurs auspices, je bus à l’excès, je passai des nuits entières au jeu, je connus des filles. Notez que je me conduisis de la sorte sans l’ombre de scrupules ni de remords. Cette façon de tuer le temps m’apparaissait parfois un peu malpropre et passablement stupide, mais pas du tout dégradante. J’y voyais une diversion à ma solitude intérieure. C’est pourquoi je me rendais à l’orgie quotidienne sans entrain mais avec autant d’exactitude qu’un employé de ministère qui se rend à son bureau.
Cela dura jusqu’au moment où je crus m’éprendre d’une créature dont la plastique admirable n’avait d’égale que sa science du vice. Le charme tout animal qui se dégageait d’elle me conquit. Rouée comme pas une, experte dans l’art de circonvenir la vanité masculine, elle établit si adroitement ses gluaux qu’elle parvint à me persuader qu’elle m’aimait avec désintéressement.
L’illusion me tint pendant une année environ. Puis une circonstance fortuite me fit apercevoir qu’entre ses doigts déliés, j’étais un pantin dont elle tirait les ficelles à loisir. Je découvris sa rapacité foncière, sa malfaisance, et que la comédie sentimentale jouée par elle dissimulait les plus vulgaires des calculs. Je la pris en grippe, je rompis notre liaison ; du même coup, je me dégoûtai de « la fête » et je tournai le dos aux bruyants imbéciles qui m’y avaient initié.
Mais alors l’ennui, l’affreuse sensation de vide, à peine assoupis, se réveillèrent en moi. La vie m’apparut tellement insipide, tellement désolée que je résolus de m’en évader : le suicide, c’était la délivrance. J’avalai du laudanum. Malheureusement, j’en pris une dose trop forte. On vint à mon secours ; on me fit vomir. Je fus très malade, mais je ne mourus pas… Et je me retrouvai tout seul, semblable à un bout de bois flottant çà et là sur une eau stagnante où se décomposent de fétides végétaux. C’est ainsi que je me peignais mon existence présente et à venir.
Je signalerai que je n’éprouvai pas le désir de renouveler mon suicide. Lors de ma tentative manquée, au moment où je crus que tout était fini, l’idée de Dieu m’avait traversé l’esprit. Ce ne fut qu’un éclair mais, par elle, j’eus l’intuition confuse que ma destinée n’était pas accomplie. Revenu à moi, j’ai interprété ce mouvement comme un sursaut de l’instinct de conservation, car nul retour à la foi perdue ne s’ensuivit.
Par la suite, étant donné que mon intelligence avait besoin de se formuler une conception du monde, je me cantonnai dans une espèce de bouddhisme teinté d’ironie. — Nous sommes le jouet des apparences, me dis-je ; sachant cela, je puis me laisser aller au flux d’images sans cesse changeantes que l’illusion universelle fait ondoyer autour de nous et en nous, mais je ne les prendrai pas au sérieux. Puisque la vie n’est qu’un songe entre deux néants, j’éviterai du moins que le rêve tourne au cauchemar. Ne voulant ni bien ni mal à personne, j’assisterai, en spectateur sceptique et souriant, aux agitations humaines. Et parmi ceux qui tiennent un rôle dans cette parade multicolore, j’observerai de préférence les naïfs qui s’imposent un idéal, le prennent pour une réalité et se figurent y conformer leurs actes.
C’est pourquoi je choisirai comme principal théâtre de mes observations, les communautés de religieux contemplatifs. Les autres hommes sont mus par des ambitions médiocres ou assez basses tandis que les nuées chatoyantes où ces reclus transposent leur raison de vivre ne manquent pas d’une certaine élévation.
Sous prétexte de retraites, j’allais donc de monastère en monastère. Retenez que, ce faisant, je restais indifférent aux convictions de mes hôtes. Je ne cherchais nullement à les partager. En même temps, je m’épris de Dante et je fis de son œuvre une étude suivie. Il en résulta que je vécus dans une atmosphère de christianisme intense. Je sympathisais avec l’Église catholique par le cerveau ; j’approfondissais sa doctrine, son cérémonial, son art, mais je tiens à bien spécifier que cet attrait relevait uniquement de mon sens esthétique. Ni mon intellect ne s’y soumettait, ni ma sensibilité n’entrait en jeu. Toute pratique me restait étrangère. Il y avait des textes d’oraison dont j’admirais l’éloquence comme j’aurais admiré un morceau de rhétorique dû à un orateur de talent, mais je ne priais pas. Pourquoi l’aurais-je fait ? Ne concevant Dieu que comme une illusion cultivée par des âmes plus nobles que celles du vulgaire, je ne me sentais pas enclin à le louer ni à l’implorer.
J’en étais là, lorsque, il y a trois mois, me trouvant chez des Trappistes, j’allai à matines dans l’intention de me bercer vaguement aux cadences de la psalmodie. On disait l’Invitatoire. Tout à coup, un verset se détacha en relief de cette récitation monotone et fixa mon attention d’une manière insolite. Je le traduis tel que je le compris : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ainsi qu’au jour de colère et de tentation dans le désert[1].
[1] C’est un passage du psaume 94 : Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra sicut in exacerbatione secundum diem tentationis in deserto. Dieu y offre la grâce. La repousser serait néfaste.