Et c’est ainsi que j’entrai dans l’indifférence. Que vous décrire de plus ? Mon âme gisait dans mon corps comme un cadavre dans son cercueil.
Mes années d’études finies, je passai mon baccalauréat et je retournai dans le monde. Mon tuteur, qui avait hâte de se débarrasser de moi, me fit émanciper et me rendit compte de ma fortune. A dix-neuf ans, je me trouvai mon maître, sans avoir à gagner mon pain, mais aussi sans personne qui s’intéressât à moi. Du reste, j’aurais découragé les sympathies par mon manque d’entregent.
Or, il advint qu’aussitôt libre de me conduire à ma guise, je m’éloignai de la religion. Comment cela se produisit, je ne saurais trop l’expliquer : je le constate. Du jour au lendemain, la foi se retira de moi. Je ne mis plus les pieds à l’église ; mes lèvres perdirent l’habitude de formuler la moindre prière. Je ne pensai plus à Dieu. Cette évolution se fit sans luttes ni angoisses. Simplement, toute idée religieuse me quitta comme, en octobre, l’écorce de certains platanes se détache et tombe.
Je ne m’alarmai pas de ce changement. Au contraire, je respirai plus à l’aise parce que la qualité de mon indifférence avait changé : la résignation avait disparu ; elle était remplacée par la sensation agréable d’être libéré d’un joug trop onéreux pour mes épaules. Aussi ne fis-je rien du tout pour réagir.
Cependant, il n’est pas dans la nature que l’intelligence et la sensibilité demeurent oisives. L’existence d’un mondain désœuvré ne m’intéressait pas. Le contact de ce qu’on appelle « la bonne société » m’ennuyait prodigieusement et je m’empressai de m’en tenir à distance. D’autre part, je ne me sentais de goût pour aucune profession. Je me tournai donc vers l’art, la littérature et les philosophies. Je les cultivai, non dans le dessein de créer une œuvre, mais de meubler d’objets délectables la solitude de mon esprit. En somme, je fus un dilettante, un collectionneur de belles formes et de pensées ingénieuses, nullement soucieux de les classer d’après une doctrine préconçue.
Je me disais : Si, comme l’assure Stendhal, « la beauté est une promesse de bonheur », peut-être en la cherchant un peu partout, deviendrai-je ce que je n’ai jamais été — heureux.
Tout d’abord, je lus avec avidité, sans m’imposer un choix. La substance de cent bibliothèques m’emplit le cerveau. Puis je voyageai ; je visitai des musées ; j’appris des langues, entre autres l’italien si à fond, que je pus lire Dante dans le texte. Des métaphysiques contradictoires m’occupèrent comme l’avaient fait les styles différents des écrivains et des peintres. Nulle ne me retint. Elles m’amusaient, mais pour mon jugement, elles n’avaient pas plus de consistance que ces fumées qui montent de la ville devant nous.
Au bout de quelques années de ce régime, je découvris soudain que toutes ces choses ne m’intéressaient plus. Je me trouvai, parmi leurs prestiges fragiles, comme un promeneur sous une futaie saisie par la gelée et qui se dépouille. Art, littérature, philosophies me furent des feuilles sèches qui papillonnaient autour de moi, puis descendaient s’abattre sur la terre durcie. Je les foulais d’un pied paresseux et leur bruissement monotone cessa bientôt de me divertir.
Je végétai alors quelques mois dans un état d’inertie intellectuelle et morale. Je sentais en moi un vide immense que, rien au monde, me semblait-il, n’était capable de combler. L’ennui, fils de la morne incuriosité, comme dit Baudelaire, s’installa dans mon âme. Je ne fus qu’un bâillement continuel et je regrettai de ne pouvoir user les vingt-quatre heures du jour à dormir.
A la longue, cette léthargie m’effraya comme un symptôme d’hébétude ; une réaction se fit. Voulant galvaniser l’automate ambulant que je devenais, je m’aperçus que j’avais des sens et je me dis : Mais des gens existent qui n’ont d’autre occupation que de régaler leur sensualité. Puisque les plaisirs de l’esprit m’ont déçu, pourquoi ne pas les imiter ? Après tout, gorger la brute, qui veille en nous, des jouissances qu’elle préfère, c’est peut-être le moyen d’échapper au spleen rongeur dont je suis possédé.