Or je crois qu’à cette époque, j’aurais eu besoin d’une sollicitude particulière. J’eusse rencontré un cœur d’apôtre, comme on prétend qu’il en existe, quelqu’un de brûlant qui me témoignât de la tendresse, qui me réchauffât l’âme, peut-être serais-je sorti de l’ombre taciturne où je me confinais pour m’épanouir au grand soleil de la joie, ainsi que le faisaient mes camarades.
Ce sauveteur clairvoyant je ne le trouvai pas.
Je passai donc les jours à rêver tristement dans le vague. Pourtant, à la longue, une pensée obsédante s’empara de moi qui fixa mon esprit jusqu’alors à la dérive. La voici : je comparais, à toute heure, la religion rébarbative, que ma mère et son vieux directeur m’avaient inculquée, à la dévotion aisée que nos maîtres nous apprenaient. Je m’aperçus vite qu’elles ne coïncidaient en aucun point. Et je me demandais : Dieu est-il un despote inaccessible dont nous ne sommes jamais sûrs d’apaiser la colère ? Ou bien est-il un dominateur indulgent, que quelques exercices de piété, accomplis avec exactitude mais sans trop de réflexions, suffisent à contenter ?
J’avais beau me poser la question, je n’arrivais pas à une réponse qui me tranquillisât. Enfin, à force d’incertitudes, un scrupule me vint. Je m’imaginai que, par manque de soin dans mes examens de conscience, j’avais dissimulé des péchés dont la survivance en moi m’aveuglait quant à la façon de comprendre Dieu et de lui être agréable.
Je me crus damné sans rémission. Cette idée me fut bientôt si pénible que je résolus de la soumettre à mon confesseur. Si j’avais su m’expliquer, si surtout j’avais remonté jusqu’à la cause initiale de mon désarroi, il est à peu près certain qu’il aurait saisi la gravité du mal dont je souffrais et qu’il y aurait porté remède. Mais, par timidité et aussi par crainte d’offenser Dieu en alléguant des excuses au crime dont je m’estimais coupable, je me bornai à dire au Père que je ne pouvais plus communier parce que, malgré les absolutions antérieures, ma conscience demeurait chargée de péchés.
Je m’exprimai sans doute d’une façon très gauche car mon confesseur comprit que je lui avais caché des fautes dont j’avais eu honte de lui spécifier l’espèce. Mais il ne lui fallut pas beaucoup d’interrogations pour se rassurer à cet égard. Il en conclut que mon scrupule ne provenait que d’un défaut de confiance dans la miséricorde divine. Il me reprocha, en termes peut-être trop sommaires, un excès d’analyse sur moi-même et me prescrivit de mettre désormais plus de simplicité dans ma préparation au sacrement de pénitence. Puis, comme trente élèves attendaient leur tour, agenouillés à la file dans la chapelle, il me congédia.
Je demeurai anxieux. La question n’était pas résolue : qui avait raison des tenants du Dieu sévère ou des partisans du Dieu de mansuétude ? Les impressions reçues jadis restaient trop fortes pour que je ne penchasse pas vers les premiers. Elles l’emportèrent et il en résulta que je m’ancrai dans le désespoir avec la conviction que les maîtres, les élèves et moi-même nous étions tous des réprouvés. Par suite, nos confessions, nos communions, nos prières n’étaient que gestes et chuchotement vains dans les ténèbres… Plus rien à faire pour notre salut !
Cette crise était trop violente pour durer… Vous m’objecterez que j’aurais dû, par exemple, me confier au Supérieur. Homme d’expérience, il m’aurait, je le suppose, tiré de la cave sans soupiraux où je m’isolais de la sorte…
— Assurément, répondis-je, dans un cas pareil, se taire, c’est aggraver son mal.
— Oui, mais voilà, je ne parlai pas. Je ne sais quelle force latente me murait dans mon silence. Il semble que, rabattue sur elle-même de si bonne heure, attaquée dans sa volonté, mon âme était devenue incapable de dilatation. Lorsque le sentiment de désespoir qui l’opprimait s’atténua par l’accoutumance, je fus pris d’une sorte d’atonie religieuse. Je ne me dérobai point à la pratique ; je continuai d’obéir, sans objections, au règlement : j’allais à la messe, je me confessais, je communiais comme les autres. Mais je faisais tout cela d’une façon machinale, parce qu’il n’était pas dans mon caractère de me révolter. Une résignation passive atrophiait mes facultés. On disait de moi : « Ce n’est pas un mauvais garçon, mais il a l’air d’un somnambule… »