— J’appartiens à une famille qui, si loin que remonte le souvenir, fut très pieuse et même rigide quant à l’observation des préceptes du catholicisme. Ma mère avait perdu ses parents lorsque je vins au monde. Veuve aussi, peu après son mariage, elle passait la plus grande partie de ses journées à l’église. Tout enfant, elle m’emmenait avec elle ; elle exigeait que je reste agenouillé à son côté et me réprimandait si je marquais de la fatigue ou de l’ennui. A la maison, c’étaient des exercices de piété interminables, des lectures à haute voix, choisies dans des traités d’ascétisme rébarbatifs qui, quoique je les comprisse mal, m’infligeaient la notion que j’étais un être abominable de naissance et qu’en moi ne cessaient de germer mille instincts pervers. Les mots d’« enfer » et de « damnation » revenaient à tous les paragraphes. Quand ma mère commentait ces textes lugubres, elle en aggravait encore la désolation ; un Dies iræ perpétuel grondait en ses discours. De sorte que je vivais dans une atmosphère de compression et d’effroi. Je concevais Dieu comme un tyran prêt à me pulvériser pour un bâillement involontaire aux offices, pour la demande d’une cuillerée de confiture en plus sur le pain de mon goûter.

Plus tard, j’ai compris que ma mère, par hérédité ou par nature, s’était imbue de jansénisme. Je sentais bien qu’elle m’aimait tout de même, mais il y avait trop de jours où elle se reprochait son affection comme une faiblesse. Alors, elle redoublait de sévérité à mon égard et, pour expier ce manquement à la règle farouche qu’elle s’était imposée, elle s’écrasait de mortifications.

Plusieurs fois, je la vis changer de confesseurs ; elle ne les trouvait jamais assez austères. Enfin elle découvrit un vieux prêtre retiré du ministère et qui professait la sombre doctrine d’épouvante et de réprobation où elle se cramponnait comme un naufragé de l’océan glacial à une banquise.

J’appris à le connaître, cet homme, car dès que j’eus sept ans, elle obtint qu’il me confessât toutes les semaines. Je me rappelle la rudesse opiniâtre qu’il mettait à fulminer l’anathème contre mes pauvres petits péchés. Il s’appliquait, avec un zèle atrabilaire, à me persuader que j’étais un composé de toutes les imperfections et que, très probablement, Dieu m’avait prédestiné aux rigueurs de sa justice.

Bien entendu, les plaisirs de mon âge m’étaient interdits ; je n’ai jamais possédé ni toupie ni soldats de plomb. On m’élevait soigneusement à l’écart des autres enfants, tenus pour des vases de perdition. En dehors de son directeur, ma mère ne recevait que trois dévotes surannées qui partageaient son égarement. Parques inflexibles, leur âme se révélait plus sèche, plus rugueuse et plus racornie que le cuir d’un dromadaire tué par la soif au centre du Sahara. Elles s’accordaient pour jeter de la cendre à la face de l’univers entier, critiquer âprement le clergé de leur paroisse, éplucher avec malveillance et assaisonner de vinaigre les faits et gestes de quiconque leur frôlait le coude. Leurs propos me transperçaient comme une bise de novembre. Mais s’il m’arrivait d’éternuer en leur présence, elles ne perdaient pas une seconde pour me prédire la carrière d’un scélérat. Dénouement du drame : des claques sur mes joues pâlotes et ma réclusion dans un cabinet noir…

Quand je me reporte aux années de ma morne enfance, je les revois pareilles à une courette obscure, humide et froide, étranglée entre quatre maisons hautes de huit étages, aux murailles verdâtres comme des linceuls moisissants, aux fenêtres closes de persiennes inexorables. Un ciel couleur de suie pèse sans cesse sur les toits. Tout au fond, grelotte un acacia malingre dont les quelques feuilles se fripent et se recroquevillent sitôt sorties du bourgeon. Et cet arbrisseau qui s’étiole, c’est moi-même…

Lorsque je fis ma première communion, l’implacable janséniste m’avait tellement imprégné du sentiment de mon indignité que je reçus l’hostie sans aucune joie. Je passai le reste du jour dans le tremblement, à me redire que je venais, presque à coup sûr, de profaner le corps du Dieu terrible dont la Majesté courroucée m’opprimait ainsi qu’un bloc de granit.

Peu après, ma mère mourut subitement. J’eus pour tuteur un parent assez éloigné qui crut assez faire en administrant, avec probité, la fortune assez considérable dont j’héritais. Pour le surplus, je fus transplanté dans un collège ecclésiastique, au loin. J’y passai même toutes mes vacances…

Vous n’avez que faire de descriptions. Je n’entrerai donc pas dans le détail de ma nouvelle existence. Ce qu’il importe d’en retenir, c’est que le milieu, si différent de celui où j’avais langui auparavant, ne réussit pas à modifier l’état de mon âme. Le contact de mes camarades de pension — d’assez gentils enfants pour la plupart — ne me dégourdit point. Je laissai tomber les avances que quelques-uns me firent. Je ne les rabrouais pas, mais je prenais un air si malheureux et si morose quand on m’invitait à une partie de barres ou de billes, qu’on finit par me considérer comme un jeune hibou qui ne saurait se plaire aux envolées pépiantes des passereaux. On me laissa dans mon coin ; et cet isolement me maintint dans la stupeur terrifiée où je me figeais depuis que j’avais reçu l’empreinte du jansénisme.

Des professeurs et des surveillants, aucun n’obtint ma confiance ni mon affection. Je ne leur reproche pas de m’avoir négligé. C’étaient de bons prêtres, attentifs à leur fonction. Mais n’étant qu’une demi-douzaine, toujours surmenés, parmi un grand nombre d’élèves, ils ne pouvaient guère se donner à l’un plus qu’à l’autre. Ils nous instruisaient et nous éduquaient à la grosse, d’après des méthodes traditionnelles, s’attachant surtout à nous canaliser dans un courant d’habitudes pieuses qui nous devinssent une routine préservatrice pour l’avenir.