La Bourgeoisie considéra cette évolution du même œil qu’une poule qui aurait couvé un œuf de vautour. Aujourd’hui, vu le résultat, certains d’entre eux s’arrachent les cheveux et regrettent, par bouffées, les croyances de jadis. Mais revenir, d’abord, eux-mêmes, à la religion, ils ne peuvent s’y résigner ; et ils se posent ce problème insoluble :

— Comment obliger le peuple d’aller à la messe sans lui en donner l’exemple ? Nous voudrions qu’il prie pendant que nous fumerons notre cigare. Car enfin nous, n’est-ce pas, nous ne pouvons pas prier ! Cette pratique bonne pour le Moyen Age n’a plus de sens pour les raffinés de civilisation que nous sommes !…

Au surplus, s’ils priaient, ce ne serait pas pour demander à Dieu la réforme de leur âme, mais pour le sommer de remplir, vis-à-vis du prolétaire en révolte, les fonctions d’un gendarme à poigne irrésistible.

Je crains que Dieu n’y soit point disposé. De sorte, ô Bourgeois, que te voilà condamné à piétiner sur place jusqu’à la minute où Démos, émancipé par toi, lorsque tu campais la déesse Raison sur les autels, te découpera en plusieurs morceaux.

— Alors que faire ?

Implorer Dieu afin qu’il amollisse ton cœur dur par la rosée de sa grâce. Vois-tu, il faudrait d’abord rouvrir ton catéchisme. Ce bouquin périmé t’apprendrait que si tu veux être aimé de Dieu, tu dois l’aimer, toi-même, par-dessus toutes choses.

— Mais, objectes-tu, il existe pourtant des philosophies qui n’imposent pas de ces exigences sentimentales ?…

Te furent-elles efficaces ? Le panthéisme te procura-t-il autre chose qu’une évaporation de ta conscience à travers les champs de navets et les folles herbes des talus ? L’Impératif catégorique te donna-t-il jamais l’envie de servir de modèle à tout l’univers ?

Le vice radical de tous les systèmes philosophiques c’est de ne savoir parler au cœur. Aussi, comme force de conservation sociale, leur puissance est-elle nulle. Tu devrais l’avoir expérimenté depuis longtemps. Rappelle-toi Rivarol. Il avait cru, lui aussi, qu’on pourrait dompter la bête féroce, issue de la Révolution, sans le secours de l’Église et de sa doctrine. Il s’était imaginé, à l’école de Rousseau, que l’homme est naturellement bon et que ce sont les institutions défectueuses qui le pervertissent. Or, après la Terreur, revenu de ses illusions, il écrivait ceci :

« La religion est infiniment plus favorable à l’ordre politique et plus conforme à la nature humaine que la philosophie, parce qu’elle ne dit pas à l’homme d’aimer Dieu de tout son esprit mais de tout son cœur. Elle nous prend par ce côté sensible et vaste qui est à peu près le même dans tous les individus et non par le côté raisonneur, inégal et borné qu’on appelle l’esprit. »