Et il ajoutait : « L’histoire nous apprend que partout où il y a mélange de religion et de barbarie, c’est la religion qui l’emporte ; mais que, partout où il y a mélange de barbarie et de philosophie, c’est la barbarie qui triomphe… En un mot, la philosophie divise les hommes par les opinions, la religion les unit dans un même principe. Par celle-ci, tout État est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le Ciel… »
Ces lignes disaient vrai aux jours affreux où elles furent publiées. Elles disent encore vrai en cette année 1920 où je les transcris.
Mais toi, pauvre homme, pour ne pas fléchir ton orgueil devant la leçon que les faits t’infligent, tu quêtes une doctrine qui rassurerait ton égoïsme. Par instants, tu te voudrais stoïque dans les souffrances qui t’assaillent, superbe contre celles qui te menacent. Mais, tout au fond de toi, tu reconnais que la privation de Dieu n’est point compensée par les rodomontades des rhéteurs qui t’affirment que si tu t’imposais de nier les effets de la douleur sur ton endurance, les ruines du monde te frapperaient sans t’émouvoir. Avec peu d’enthousiasme, car tu n’aimes pas à te raidir, tu essayas de ce remède empirique. Or, l’expédient échoua : il te manquait toujours quelque chose pour te sentir l’âme en paix.
D’autres fois, attestant Dieu dans le secret de tes méditations solitaires, la crainte de passer pour un esprit rétrograde t’empêcha de dire : je crois en Lui, à la face de ceux qui décrètent, au nom des progrès de la science, que des combinaisons d’atomes suffisent à expliquer le mystère de vivre et que Dieu n’est plus qu’un moteur démodé, bon à reléguer dans une vitrine de musée.
Leur assurance te choque un peu. Néanmoins, pour n’être pas taxé de cléricalisme, tu t’abstiens de protester. Tu ressembles alors à ce rentier conciliant dont les Goncourt notèrent l’attitude en un passage de leur Journal.
Je veux te rapporter et même te développer cette anecdote, d’autant que personne, sauf les Dix de leur Académie, ne lit plus les Goncourt.
Il y avait deux amis, Belloir et Dujonchet, qui, retirés des affaires à la campagne, se promenaient chaque jour, en dialoguant, sur la route pierreuse où s’élevaient côte à côte les maisonnettes difformes qu’ils appelaient leurs villas.
Belloir, c’était un athée aussi tenace qu’un durillon sur l’orteil d’un trimardeur. Il avait longtemps fréquenté une Loge présidée par un charcutier véhément qui ne cessait de demander qu’on lui livrât « la prêtraille » pour la mettre en galantine. Il avait lu et relu les œuvres complètes de MM. Homais, Ernest Renan, Victor Flachon et autres sages de la même école. Enflammé de zèle par ces beaux génies, il niait Dieu avec rage et n’arrêtait pas de secouer des arguments matérialistes sur la tête de son voisin.
Dujonchet les subissait passivement. Inhabile à la dialectique, il se contentait de pousser, parfois, quelques hem ! hem ! timides qui auraient bien voulu exprimer de vagues restrictions. Car lui croyait en Dieu, se rappelant quelle douceur consolante il avait éprouvé à prier le jour où il mena au cimetière son fils unique que la typhoïde lui avait ravi en pleine jeunesse et en pleine vigueur. Depuis, il allait à la messe le dimanche. Mais quand Belloir lui reprochait âprement « cette faiblesse, » il ne se trouvait pas le courage de confesser sa foi. Il se contentait de balbutier que s’il agissait de la sorte c’était « pour faire plaisir à sa femme ».
Belloir taxait l’explication de misérable excuse. Et comme il s’était juré d’empêcher son ami de franchir désormais le seuil de la paroisse, il multipliait les hymnes à l’éloge de la Matière omnipotente dans l’espoir que tant d’éloquence finirait par convaincre Dujonchet.