A la longue, celui-ci s’en trouvait importuné. Pourquoi ne rompait-il pas des relations qui lui devenaient pénibles ?
Parce qu’il redoutait que Belloir, pour se venger, ne lui fît la réputation d’un rétrograde inapte à soutenir une controverse. Et aussi parce que la partie de dominos où ils usaient leurs soirées lui était devenue plus qu’une habitude, — un besoin.
Un matin, au milieu de la route coutumière, ils aperçurent un gros caillou soigneusement lavé et qui semblait avoir été placé là pour retenir l’attention des passants. Sur sa face la plus apparente, une inscription, tracée au vernis noir, luisait. Ils s’arrêtèrent, se penchèrent dessus et lurent ces mots : Je n’existe pas, signé Dieu.
Aussitôt Belloir se redressa, les yeux étincelant d’allégresse. Ouvrant les bras, il s’écria :
— Là, tu vois bien que j’avais raison !…
Dujonchet restait interloqué. Ce n’était pas que les objections lui fissent défaut. Il aurait pu demander ce que prouvait cette médiocre facétie d’un émule probable de Belloir et aussi comment un personnage qui n’existe pas acquiert soudain de la vitalité pour se nier lui-même. Mais il était, par sa mollesse invétérée, tellement enclin à biaiser, à travestir en libéralisme sa couardise devant les assertions brutales des adversaires de sa croyance intime qu’il se contenta de répondre presque à voix basse : — Toutes les opinions sont respectables.
Hélas, ils se comptent, en trop grand nombre, à notre époque, les chrétiens effarouchés qui se dérobent au devoir de proclamer hautement la Vérité unique en toutes circonstances et quelles que puissent être les suites de leur bravoure. Beaucoup paraissent avoir honte de leur foi et craindre de souffrir pour elle. Qu’une coalition de démoniaques et d’aveugles se forme contre l’Église, ils se hâtent de mettre chapeau bas et de murmurer comme Sosie :
Qui va là ?… Heu ! ma peur à chaque instant s’accroît !
Messieurs, ami de tout le monde !…
Avant même que l’ennemi de Jésus ait achevé de vomir ses invectives et ses blasphèmes, ils s’empressent de vanter son savoir et l’ampleur de son esprit critique. Ils s’imaginent ainsi ménager son amour-propre et susciter sa modération. En quoi ils se trompent fort, car l’athée en conclut qu’il n’a pas à se gêner vis-à-vis de convictions aussi gélatineuses que fuyantes. Et lorsque le caprice lui vient de saper, une fois de plus, les murailles du sanctuaire, il manie le pic et la pioche, en riant des catholiques grelotteux qui le regardent démolir et qui se contentent de marmotter de vagues maximes à la gloire de la tolérance.