En somme, il aurait voulu qu’on lui démontrât la Sainte Trinité par l’égalité des angles d’un triangle rectangle et qu’on lui fournît une photographie instantanée de l’Annonciation.
Enfin, il ne possédait même pas l’excuse de l’ignorance : ayant eu une enfance et une puberté pieuses, il connaissait sa religion et il savait ce qu’elle exige.
L’infatuation de son intelligence, jointe à la vanité particulière aux écrivains, obscurcirent en lui les clartés qui nous viennent du sentiment lorsque nous l’appliquons à la solution du problème de vivre en chrétien. Il prétendait n’avoir recours qu’à la raison. — Or la raison a du bon pour acquérir la notion abstraite de Dieu, pour le contrôle des envolées de l’imagination et des mouvements de la sensibilité. Mais elle ne suffit pas à nous conduire en Dieu parce que, suivant la phrase célèbre de Pascal : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas[3]. »
[3] Maxime si souvent détournée de son vrai sens par de soi-disant psychologues qui l’appliquent niaisement aux plus piètres des amours humaines.
N’ayant pas compris cette vérité essentielle, Sully-Prudhomme erra dans la nuit et fut très malheureux. Il eut beau se pétrir un idéalisme blafard, il eut beau en distiller des poèmes didactiques et mous : le Bonheur, la Justice, il ne réussit qu’à se tourmenter davantage et à infliger un ennui visqueux aux infortunés qui tentèrent de les lire. En effet, ses rêveries se formulaient en des strophes traînardes qui font penser à une procession de limaces dans un potager planté de salades peu avantageuses. Encore ces mollusques sont-ils d’une belle couleur orangée, tandis que les alexandrins de Sully-Prudhomme ressemblent à ces longues limaces, habillées de gris terne et de noir, qu’on rencontre, après la pluie, dans certains taillis de la forêt de Fontainebleau.
Nulle paix dans l’âme du poète ne résulta de ces rapsodies. Son inquiétude, la sensation de vide, qui le faisaient tant souffrir, s’accrurent. Pourtant Dieu lui procura un moyen de se rénover. La maladie vint, paralysa ses membres inférieurs et le cloua, sans rémission, sur une chaise longue. Cette épreuve aurait pu lui être décisive. Mais comme il s’entêtait à remplacer le catéchisme par un traité de géométrie, il n’apprit point à sanctifier ses souffrances.
Une autre occasion lui fut fournie de s’instruire. Un jour, quelques-uns de ses collègues académiciens lui rendirent visite. Parmi eux, le bon Coppée. Celui-ci ne s’était jamais astreint à poursuivre cette quadrature du cercle : l’existence de Dieu démontrée par la science exclusivement. Malade, il s’était humblement soumis à la Providence. Il avait pleuré ses fautes, demandé l’absolution à qui de droit, sans se disséquer l’âme à perte de vue. En récompense, il avait reçu la grâce d’aimer la souffrance rédemptrice et celle d’obéir, très simplement, à l’Église. Il en acquit cette exquise charité qui le rendait si auxiliateur aux repentis qui venaient lui confier leurs peines. J’en parle d’expérience…
La conversation s’engagea entre le malade et ses visiteurs. Après quelques propos sur ses chances de guérison, — espoir à peu près nul et il le savait, — Sully leur confia qu’il tâchait, sans trop y réussir, de s’enclore en une sorte d’ataraxie boudhique et il conclut en leur récitant un de ses tercets d’autrefois :
Ému, je ne sais rien de la cause émouvante,
C’est moi-même, ébloui, que j’ai nommé le Ciel,