Le lendemain matin, je revis le sergent. Inutile de rapporter notre dialogue. Je mentionnerai seulement que je fus transporté de joie en constatant la lumière heureuse qui transfigurait son regard. La paix de Jésus régnait en lui…
Le jour même, il rejoignit son régiment.
Voici le dénouement. En janvier 1915, notre armée livra la bataille de Crouy qui fut un revers. Absorbé par des occupations que l’on devine, je n’avais pas revu Louis et je ne savais ce qu’il devenait. Or, deux jours après le combat, l’abbé Gilbert vint me trouver et me dit : — Notre sergent est mort…
— Savez-vous s’il est bien mort ? demandai-je avec quelque anxiété.
— Oui, reprit l’abbé, je ne vous ai cherché que pour vous dire comment les choses se sont passées. En entraînant sa section à l’assaut d’une pente occupée par les Allemands, Louis a reçu un éclat d’obus qui lui déchira les entrailles et lui fit au foie une lésion irrémédiable. Deux brancardiers l’ont emporté et ont réussi à traverser l’Aisne sur le seul pont de bateaux que la crue subite de la rivière n’avait pas emporté. Au poste de secours, le major n’a pas eu besoin de l’examiner longtemps pour le déclarer perdu. — Quoiqu’on essayât de lui dissimuler son état, Louis ne s’est pas fait d’illusions. Il avait toute sa connaissance et ses premiers mots furent pour me réclamer. Par chance providentielle, je n’étais pas loin et je pus accourir auprès de lui sans retard. Il me serra la main et voulut se confesser. Ce que je puis vous dire c’est que je n’eus pas à l’absoudre de grand’chose. Maintenant je tiens à vous rapporter sa phrase suprême. Il l’articula d’une voix faible mais très nette, peu avant d’entrer en agonie : Dites à R. que, depuis notre rencontre, je n’ai cessé d’offrir ma vie à Dieu pour qu’il fît sortir Marthe du Purgatoire et m’y reçût à sa place. Au moment même où j’ai été frappé, j’ai senti, me semble-t-il, que je serais exaucé…
L’abbé se tut. Nous nous regardâmes, les yeux pleins de larmes, et nous nous embrassâmes. Puis, d’un mouvement spontané, nous nous sommes mis à genoux et nous avons récité le Magnificat…
Sainte Mère Église, comme nous t’aimons ! Serviteurs du Dieu que tu nous apprends à connaître, nous sommes heureux de lui vouer passionnément nos forces entretenues, accrues par l’usage de tes Sacrements et de lui offrir les fleurs de bon-vouloir que sa grâce fait éclore dans nos âmes.
Sainte Église militante, tu nous enseignes à entretenir un brasier de charité envers nos défunts. Sainte Église souffrante, tu nous prodigues l’oraison des âmes qui, citées par la Mort, au tribunal de Dieu, se reconnurent indignes de la Béatitude immédiate. Elles demandèrent les flammes rédemptrices où elles obtiennent le surcroît d’amour qui leur fit défaut sur la terre. Sainte Église triomphante, tu accueilles les âmes lavées de leurs taches en Purgatoire et tu les fonds dans la splendeur de la Lumière incréée, dans la ferveur de l’Amour éternel.
Sainte Église catholique et romaine, nous sommes fiers de nous proclamer tes enfants ; car c’est par toi que nous adorons le Dieu de justice et de miséricorde qui t’institua et qui décréta que jamais Satan ne prévaudrait contre ton privilège !…