— Certes, repris-je, il est bien comme vous dites. Hein, quel brandon de ferveur, un prêtre qui aime Dieu !… Mais il ne s’agit pas de cela. Pourquoi, puisque vous appréciez l’abbé Gilbert à sa valeur, ne vous êtes-vous pas déjà confessé à lui ? Voilà quinze jours passés depuis le 8 décembre. Et l’avertissement que vous avez reçu était pourtant assez clair !

Le sergent hésitait à me répondre. Comme je répétais ma question, il finit par murmurer d’un air confus : — J’avais honte de lui avouer toutes mes ignominies.

— Quelle sottise, m’écriai-je, vous pouvez être certain qu’il en a entendu bien d’autres ! Et puis n’oubliez pas qu’écoutant, pesant vos aveux, il tiendra la place de Notre-Seigneur. Or Jésus est venu sur la terre, surtout pour les chenapans, les luxurieux, les âmes les plus souillées. Et il a voulu mourir entre deux voleurs, dont l’un se convertit. Enfin il a répondu aux Pharisiens qui lui reprochaient d’accueillir des individus de mauvaise réputation : « Ceux qui sont en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, mais bien les malades… Je veux la miséricorde, car je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. » Or comment le médecin guérira-t-il le malade si celui-ci ne lui expose pas son mal ?…

— C’est vrai, reconnut le sergent.

— Il doit y avoir un autre obstacle, continuai-je, je flaire que votre fausse honte ne fut pas seule à vous retenir…

— Eh bien, dit-il, oui, quelque chose m’obsède : chaque fois que je fus tout près de me confesser, je sentis naître soudain en moi le sentiment que j’étais indigne de pardon, réprouvé sans merci et je reculai… Pourtant Dieu, qui me voit, sait combien je me repens !…

Ah ! comme je retrouvais là une vieille connaissance ! Que de fois, mêlé à des conversions, j’avais eu à déjouer cette manigance… janséniste du Prince de ce monde ! L’expérience me dictait ma conduite.

Je me levai ; prenant Louis par le bras, je le menai dehors : — Vous allez, dis-je, venir trouver tout de suite, avec moi, l’abbé Gilbert. Je vous garantis qu’à peine serez-vous à genoux devant lui, vos scrupules et vos frayeurs se dissiperont comme des fumées au vent !

Il n’objecta rien de plus et me suivit, très humble, au gîte de l’abbé. Celui-ci était là. Assis sur son sac, faute d’un siège plus commode, il lisait son bréviaire. En quelques mots, je lui présentai Louis et lui exposai sommairement de quoi il retournait. Puis je me retirai.

Regagnant ma cave, j’admirais l’action de Dieu sur cette âme qui, comme tant d’autres, avait péché plus par ignorance de notre sainte religion que par perversité foncière. De quel cœur je me fondis en humble action de grâces envers Notre-Seigneur qui, une fois de plus, avait daigné choisir le très pauvre instrument que je suis pour rabattre une brebis errante vers le bercail unique !… Ensuite, récapitulant le cas de Louis, je remarquai que la vision s’était manifestée le 8 décembre, fête de l’Immaculée-Conception. Il y avait là, je n’en doutais pas, une intervention de la sainte Vierge. Je n’en étais pas surpris car j’ai des raisons de penser que la Dame des lys s’intéresse particulièrement aux âmes du Purgatoire.