Mentalement, je la suppliai de me secourir. Elle me répondit — oh ! pas des lèvres : je sentis sa pensée descendre en moi comme une eau dans un creux. Elle dit : — Viens à mon aide comme je suis venue à la tienne. Nous souffrons du même péché ; tu peux nous délivrer. Fais ce qu’il faut…
Elle n’ajouta rien. Je la contemplais éperdûment. Tantôt, ses yeux se fixaient sur moi et me versaient une flamme aussi intense que celle qui me dévorait auparavant — mais cette fois, purificatrice, génératrice d’espoir. J’avais alors l’impression d’être en combustion dans le même foyer que Marthe. Tantôt ses regards se tournaient vers le ciel et rayonnaient d’une foi sans bornes. Une force irrésistible me faisait l’imiter et alors, mon âme pénétrée de confiance en Dieu, comme la sienne, m’apparaissait toute lumineuse…
Combien de minutes ou d’heures cela dura-t-il ? Je ne saurais le dire : la durée semblait abolie…
Enfin Marthe se pencha sur moi et me mit au front un baiser dont la brûlure, pareille à celle d’un fer rouge, me fut, en même temps, douloureuse et suave. Je la sens toujours là !…
Il désigna l’entre-deux de ses sourcils.
— Marthe disparut. Je recouvrai l’usage de mes membres ; je repris conscience des choses et je promenai autour de moi des regards étonnés. Rien d’anormal : mes camarades dormaient. Le petit jour grisaillait aux vitres. Au loin, un coq chantait… Mais l’apparition avait laissé une telle empreinte en moi qu’il me sembla que c’était le monde perçu par mes sens qui était un songe et que mon rêve constituait la seule réalité…
Il s’interrompit encore une fois et me regarda, d’un air indécis, comme s’il craignait une raillerie de ma part.
— Tout cela vous paraît peut-être bien peu naturel ? ajouta-t-il enfin.
— Non, dis-je, ce n’est pas naturel, cela rentre, je pense, dans l’ordre surnaturel. Voyez-vous, nous baignons dans le surnaturel et le grand malheur, c’est que beaucoup ne semblent pas s’en douter. Pour moi, je crois, d’une foi humaine bien entendu, que malgré vos fautes, par l’intercession de votre victime, Dieu a permis que sa Grâce vous visitât. Mais un prêtre vous renseignerait mieux que moi. J’entends un prêtre de vie intérieure, comme l’abbé Gilbert, par exemple. Vous le connaissez ; vous avez assisté à sa messe à côté de moi, et j’y ai même été impressionné agréablement par l’évidence de votre piété.
— Oui, répondit-il, à coup sûr, l’abbé Gilbert est un bon prêtre. A sa messe, je suivais ses moindres gestes, je l’écoutais prononcer, avec une gravité toute pénétrée de foi, les paroles rituelles et lorsqu’il consacrait, un tel amour de Dieu émanait de lui que je me sentais porté à la vertu, rien qu’à l’observer.