Un soir — je me rappelle la date, c’était le 8 décembre — je me couchai encore plus anxieux que de coutume. J’avais voulu prier mais, dès que j’essayai de me recueillir, mon attention se dispersa parmi des niaiseries sans aucun rapport avec mon désir. Les phrases liturgiques que je bredouillais m’étaient insipides. Elles me semblaient des formules privées de sens et je les répétais avec impatience et mauvaise humeur. Me sentant totalement aride, je finis par y renoncer et, m’enveloppant dans ma couverture, je m’étendis sur la paillasse, à même le carreau, qu’on m’avait désignée. Longtemps je me tournai et me retournai, en proie à une agitation pénible du corps et de l’esprit. Cependant, à la longue, le sommeil vint.
Je dormais, je crois, depuis assez longtemps quand je fis un rêve. Mais était-ce un rêve ?… Il me parut que je m’éveillais avec la sensation d’une présence à côté de moi. C’était comme si quelqu’un se tenait à mon chevet et me regardait avec insistance. Ma première idée fut que l’un des trois sous-officiers qui partageaient ma chambre était indisposé et s’était levé pour me demander de l’aide. Mais non, la demi-clarté, qui entrait par la fenêtre dépourvue de rideaux, me permettait de distinguer leurs corps étendus. Aucun n’avait bougé. A leur respiration forte et régulière, je constatai qu’ils dormaient profondément.
Et pourtant, je ne pouvais pas douter qu’un être invisible fût là, tout près de moi, comme en attente. Qu’attendait-il ?
Je l’ignorais, mais j’éprouvais de la douceur à le sentir si proche ; j’avais une intuition nette qu’il ne m’était pas hostile et qu’au contraire quelque chose comme un courant de tendresse mélancolique s’établissait de lui à moi… Je décris mal cet incident si étrange, mais c’est tellement difficile à exprimer !…
— Ne vous préoccupez pas de chercher vos mots, dis-je, racontez seulement comme cela vous vient et en toute simplicité.
Bientôt, poursuivit le sergent, l’être prit une forme. Je le perçus enveloppé d’une lumière assez faible qui se drapait autour de lui en une sorte de tunique vaporeuse aux reflets ondoyants et comme empourprés par un foyer intérieur. Lui-même, je le voyais, pour ainsi dire, en transparence.
Puis je me rendis compte que c’était une femme et enfin, les traits de son visage se précisant, je reconnus Marthe !
Impulsivement, j’essayai de lui tendre les bras et de crier son nom. Impossible : mes membres étaient comme cloués au grabat et je ne parvenais pas à remuer la langue. Cependant, je n’éprouvai pas de crainte : le courant de tendresse, si pur et si mêlé de pitié infinie, qui venait de Marthe à moi, croissait en intensité et m’inondait l’âme : ah ! je sentais combien elle m’avait pardonné !…
Maintenant, il me semblait qu’elle était, à la fois, à côté de moi, en moi et, détail inexplicable, loin de moi — à une distance effrayante. C’est ainsi…
Ensuite, sous son influence, une envie véhémente me fit battre le cœur : celle d’aimer Dieu autant que je sentais qu’elle l’aimait et de me rapprocher de Lui. Mais alors mon âme, lourde de péchés, pesa d’un tel poids dans mon corps que je compris qu’il ne fallait pas songer à suivre l’apparition là d’où elle venait. J’en souffris horriblement : c’était comme si un feu infernal m’avait calciné jusqu’aux os, m’imprégnant de désespoir. A cette minute, j’éprouvai un repentir violent d’avoir différé ma confession. Car je compris que c’était ma négligence qui m’empêchait de rejoindre Marthe…