Ici, il s’arrêta. Une émotion insolite le faisait frémir. Il y avait de la crainte dans l’expression de son regard, mais aussi, tout au fond, de l’espérance. A la lueur vacillante de la lanterne, je suivais, avec sollicitude, l’alternance de ces sentiments sur sa physionomie, tantôt toute peureuse, tantôt comme illuminée par un rayon venu du dedans.

— Courage, dis-je enfin en lui serrant la main, allez jusqu’au bout, vous verrez qu’ensuite vous vous trouverez soulagé.

Ce témoignage d’intérêt lui fit du bien. Il releva la tête, qu’il avait peu à peu inclinée presque jusqu’à ses genoux, et continua :

— A la fin de notre retraite vers la Marne, je fus détaché au dépôt pour y instruire des réservistes. Là, n’étant plus dans l’angoisse de la bataille, j’eus du temps pour réfléchir. Je pensai, de nouveau, beaucoup à Marthe. Je récapitulais nos années de vie commune. Je me rappelais certaines de ses phrases, certaines de ses actions qui prouvaient quelle âme d’élite j’avais méconnue. Ces souvenirs me lacéraient et je pleurais dès que je me trouvais seul. Alors, presque sans que je m’en sois aperçu, comme si une force occulte, vigilante en moi, m’y déterminait, je me mis à prier, non seulement pour moi-même, mais aussi pour Marthe, nous unissant, d’une façon continuelle, dans mes implorations. Cette pratique quasi involontaire me procurait du calme et lénifiait l’amertume de mes remords. Cependant je sentais, au plus intime de mon être, que cela n’était pas suffisant et qu’un obstacle barrait la route, entre Dieu et moi, qui empêchait mes prières d’être pleinement accueillies.

Ouvrir la barrière n’était pas difficile, d’autant que les enseignements du catéchisme — oubliés depuis si longtemps — me revenaient à la mémoire avec une précision étonnante.

— Il faut aller au confesseur, me dis-je ; il m’entendra et m’absoudra peut-être.

Tout de suite, je pensai à l’abbé N… Je retrouvai sa carte et, comme nous étions à proximité de Paris, je comptais obtenir facilement une permission qui me permettrait de déposer à ses pieds le fardeau de mes fautes. Je fis ma demande, mais je fus déçu : nous devions partir incessamment pour le front. Le capitaine, chef du dépôt, m’expliqua que nul ne pouvait s’absenter, même pour quelques heures, parce que l’ordre de départ viendrait d’une minute à l’autre.

Pas plus tard que le lendemain, l’ordre arriva. Sous la direction d’un lieutenant, je conduisis du renfort, destiné à combler un vide dans mon régiment actuel. Nous fûmes bientôt à notre poste, puisque, comme vous le savez, notre division s’étendait alors, au demi-repos, entre Saint-Souplet et Lizy-sur-Ourcq.

Le délai, avant notre entrée en ligne, se prolongea. Rien ne m’empêchait donc de me confesser, les prêtres — aumôniers volontaires ou autres — ne manquant point parmi nous. Mais voilà que je me pris à atermoyer. Imbu d’une répugnance bizarre, je remettais de jour en jour. Je me sentais tenté d’écarter le souvenir de la morte. De misérables excuses à ma conduite barbare envers elle s’esquissaient en moi et je ne les accueillais pas sans complaisance. La voix intérieure — si discrète mais si persuasive — qui me conseillait de passer outre à ces velléités d’éluder mon devoir de rachat, me devenait importune. Bref, je balançais entre le pour et le contre avec tendance à demeurer inerte. Il en résulta que je vivais dans le trouble et l’inquiétude[8].

[8] Les catholiques de naissance et de pratique ont parfois quelque peine à concevoir que les touches de la Grâce illuminante soient ainsi tenues en échec par la force mauvaise « qui toujours veille ». En 1914, lorsque je publiai Quand l’Esprit souffle, où l’on trouve le récit de cas analogues, quelques-uns m’écrivirent pour me demander si « réellement » ces vicissitudes d’une conscience en voie de rénovation se produisaient telles que je les décrivais. Je m’empressai de leur répondre que je les rapportais selon l’exactitude la plus entière. Ah ! une conversion, c’est une rude bataille parmi de terribles souffrances ! Qu’on n’oublie pas non plus que ces luttes prouvent le libre arbitre et qu’il n’y a pas de contrition parfaite qui n’ait pour préface ce duel tragique entre le Bien et le Mal dans l’âme d’un grand pécheur repentant. Mais il est assez compréhensible que ceux qui reçurent la faveur de rester fidèles à Dieu aient quelque peine à réaliser l’état d’une âme écartelée de la sorte.