Je suis incapable de vous expliquer comment il se fit que cette résolution s’imposa à moi avec une sorte de douceur impérieuse. Elle scintillait en moi, si je puis dire, comme une petite étoile dans les ténèbres écrasantes où je me sentais plongé.

Ensuite, je décidai de fuir, sans perdre une heure, l’odieuse cabotine qui m’avait enclos dans la porcherie de ses pratiques luxurieuses. Je sentais tout lien coupé entre nous.

Arrivé à notre appartement, je constatai, avec joie, qu’elle était absente. La concierge, interrogée, me dit d’un ton goguenard qu’elle venait de partir « avec un monsieur » et qu’ils semblaient des mieux ensemble. Mais maintenant, cela m’était bien égal. Je rassemblai mes effets, je les descendis sans laisser même un mot d’explication. Je remis la clef à la concierge, la chargeant d’informer « Madame » que je m’en allais et que je ne reviendrais plus. Puis je pris un taxi et je me fis conduire à un hôtel, très loin…

Après, je me suis réconcilié avec mes parents. Je prenais mes repas à leur table et je passais toutes mes heures de liberté chez eux, quand la guerre éclata…

Il s’interrompit. — La nuit venait rapidement. Le crépuscule farouche qui, depuis le coucher du soleil, ensanglantait l’horizon, s’effaçait peu à peu. Dans l’ombre envahissante je ne distinguais plus la figure de Louis. Les artilleries avaient rouvert le feu et leur tonnerre grondait avec un tel fracas qu’il devenait difficile de s’entendre.

— Rentrons au cantonnement, dis-je, je vais vous mener à la cave où mes camarades m’ont installé une couchette. En fermant la porte, nous serons un peu préservés du tapage de cette canonnade. Comme personne ne viendra nous déranger, vous pourrez terminer votre récit à loisir.

Le sergent me suivit sans faire d’objections. Entrés dans ma taupinière, j’allumai la lanterne dont je me servais pour éclairer nos mouvements lorsque, vers minuit, les fourgons sanitaires nous amenaient des blessés qu’on pansait à la hâte avant de les diriger sur la gare d’évacuation. Puis je fis asseoir Louis à côté de moi, sur le tas de paille humide qui me servait de lit, et je l’invitai à reprendre sa confidence. Je sentais que je n’avais pas à lui dire mon opinion tant qu’il ne se serait pas complètement — délivré.

Il reprit : — La ferveur patriotique, le tumulte de la mobilisation, les milles préoccupations de l’entrée en campagne, les devoirs absorbants où m’obligeait mon grade ne me permirent pas souvent de me replier sur moi-même. En somme, cette diversion me fut salutaire, car si j’étais resté en tête-à-tête avec mon remords, je ne sais ce qu’il serait advenu de moi… Cependant la pensée du crime dont je m’étais rendu coupable ne m’avait pas quittée. Elle me revenait à l’improviste pendant les marches et les combats. Et c’était comme une tenaille qui me broyait le cœur. Autour de moi, l’on remarquait ma tristesse continuelle. Mais beaucoup étant, pour diverses causes, peu portés à l’allégresse, on admettait que je me tinsse à l’écart des godailles par quoi quelques-uns de mes collègues sous-officiers essayaient de réagir contre le sentiment d’insécurité où nous vivions.

Je n’ai pas à vous raconter le commencement de la guerre. Mon régiment faisait partie de l’armée Lanrezac. Nous sommes entrés en Belgique. Nous avons été battus et horriblement décimés sur la Sambre, non loin de Charleroi. Durant cette lutte acharnée, une idée fixe me tenait qui se formulait ainsi : — Mon Dieu, faites-moi la faveur qu’une balle me tue ; je suis trop malheureux !…

Je vous la rapporte pour bien vous spécifier qu’à cette époque, mes regrets ne m’incitaient pas encore à établir une relation entre les peines subies par celle que j’avais martyrisée et mon propre tourment. Voici le fait mystérieux qui m’éclaira sur ce point…