— Monsieur, à la suite d’une chute dans son escalier, résultant d’une grande faiblesse due à une alimentation insuffisante, elle est morte cette nuit, en mettant au monde un enfant qui, venu avant terme, n’a pas vécu.
Cette nouvelle m’étourdit comme un coup de casse-tête. J’eus un éblouissement. Mes jambes pliaient et je fus obligé de m’appuyer au mur.
— Vous vous trouvez mal ? demanda le prêtre ; désirez-vous du secours ?
Mais, par crainte d’assembler les passants, je m’étais déjà ressaisi. Je compris que cet homme savait tout et que, malgré sa charité sacerdotale, il me méprisait — avec combien de raison !
Je me passai la main sur le front : — Et… et… repris-je, qu’est-ce que je dois faire ?…
— Ce que vous dictera votre conscience, déclara le prêtre, sans se départir de cette réserve glacée qui me causait un malaise indicible : Mlle Marthe m’a seulement chargé de vous faire savoir qu’elle vous pardonnait du fond du cœur votre conduite à son égard et que, là où Dieu la mettrait, elle prierait pour vous. J’ajoute, de mon chef, qu’elle a reçu les sacrements de pénitence et d’extrême-onction. Appelé auprès d’elle, sur sa demande, son repentir et son ardente confiance dans la miséricorde divine m’ont édifié.
Il ne me dit rien de plus mais demeura quelques instants à me fixer d’un regard moins réprobateur et où, cette fois, il me sembla lire de la pitié. Il paraissait attendre quelque chose de moi. Mais j’étais trop bouleversé pour rassembler mes idées en déroute. Je gardai le silence, me tordant les mains d’une façon machinale, et respirant avec peine tant j’avais le cœur serré.
Voyant que je continuais à me taire, il me tendit sa carte et, après m’avoir salué, s’éloigna sans que je trouvasse la force de le retenir pour lui demander d’autres détails — ou lui crier le remords qui soudain me déchirait l’âme. J’étais comme pétrifié de douleur.
Quand il fut loin, je lus ce qu’il y avait sur la carte, ceci : l’abbé N., vicaire à l’église Saint-A… Plus bas, son adresse personnelle et ces mots tracés au crayon : Memento, soror beatæ Magdalenæ pro te orat… Je la serrai dans mon portefeuille ; la voici…
Je rentrai, tout hébété, au magasin. Je me dis souffrant, — ce qui n’était pas un mensonge, car ma pâleur effraya tout le monde, — et je demandai un congé pour la journée… Pendant que je me dirigeais vers mon logement, j’allais d’abord comme un automate, cloué sur cette pensée : — Marthe est morte et c’est moi qui l’ai tuée… Je suis un immonde individu… Il faut que j’expie… Il faut… il faut que je prie pour obtenir mon pardon…