Mais la voix néfaste étouffait cet avertissement : Allons donc, ne te laisse pas efféminer par un sentimentalisme absurde… L’enfant, Marthe le mettra en nourrice. Elle pourra le faire, puisque tu comptes lui octroyer une pension, — bien que tu ne lui doives rien. Ce ne sera qu’un bâtard de plus. Il n’en manque pas dans le monde, et ils se firent d’affaire !…
A ce coup, ma résolution fut prise. Sans, tout de même, oser regarder du côté du lit, je fis un paquet de mes objets de toilette ; je plaçai quelques billets de banque sur la table de nuit avec une feuille où j’avais écrit ces mots : « Je m’en vais et je ne reviendrai plus. Tous les mois, tu recevras une certaine somme. N’essaie pas de renouer ; c’est bien fini nous deux. »
Marthe dormait. Je sortis sur la pointe des pieds et je courus chez ma chanteuse. Je la réveillai pour lui apprendre la rupture et que nous allions vivre ensemble.
— Chic ! dit-elle en battant des mains, on va rigoler !
Je fis chorus à son allégresse. Je me croyais très heureux de ma libération. Et pourtant, une fois au lit, je ne pus m’endormir. Je ne sais quelles plaintes, pareilles à celles d’une brebis qu’on égorge, résonnaient, me semblait-il, à travers la chambre. Je tremblais comme si je venais de commettre un meurtre !… Cela se passait quatre mois avant la guerre…
Je vécus donc — assez salement — avec ma piailleuse alcoolique et dépravée. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’à son contact, je m’avilis fort. Au bout de deux ou trois semaines, je m’étais tellement abruti que je ne sentais même plus ma conscience me lanciner au sujet de Marthe abandonnée. Elle avait refusé l’argent que j’avais voulu lui faire parvenir par un vague homme d’affaires et elle m’avait renvoyé les billets que je lui avais laissés. J’appris qu’elle était rentrée dans la passementerie et qu’elle travaillait durement pour gagner son pain. Jamais elle ne m’écrivit ni ne tenta de me revoir, et j’en conclus qu’elle s’était résignée…
Or, un matin de juillet, un prêtre vint me demander au magasin. Intrigué, car je n’avais aucune relation dans le clergé, je me hâtai de le rejoindre sur le trottoir où il m’attendait. C’était un homme d’une quarantaine d’années, le visage très austère mais très doux. Tandis que je le saluais, les yeux pleins d’interrogations, je remarquai qu’il m’observait avec une expression de sévérité triste qui me déconcerta.
— Monsieur, me dit-il, j’ai une mission à remplir auprès de vous. Je viens de la part de mademoiselle Marthe X.
Fort surpris de cette intervention d’un ecclésiastique dans une affaire qui, pensais-je, ne relevait guère de sa compétence, je ne savais que répondre. Je ne pus que balbutier niaisement :
— Ah !… Et comment va-t-elle ?