— Nos relations en étaient là lorsque, un soir, je rentrai tout étourdi de boisson, à la suite d’une orgie avec ma nouvelle maîtresse. Je trouvai Marthe à genoux devant son Crucifix. Rien que son attitude me mit hors de moi. Aussitôt, une rage indicible me saisit. Je m’approchai d’elle, crachant des blasphèmes, et je la bousculai à plusieurs reprises. Puis, comme lui meurtrissant les bras, j’allais sans doute la renverser, elle me cria : « Prends garde, Louis, je suis enceinte !… »

Ébahi, je la lâchai… Soudain, je fus dégrisé. La voyant défaillir, je la relevai, je la posai sur le lit et je me mis à arpenter la chambre de long en large, ne sachant que résoudre.

D’abord, je me sentis confus d’avoir abusé de ma force contre la pauvre fille. Je m’en repentais ; je voulais lui demander pardon… Mais presque tout de suite, une vague d’égoïsme balaya ce bon sentiment. Positivement, il me sembla qu’une voix amèrement railleuse formulait en moi ces phrases : — Ah ! çà, vas-tu faire le jobard et te laisser prendre à ces simagrées dévotieuses ? Quoi donc ! n’est-ce pas assez de traîner, comme un boulet, cette créature que tu n’aimes plus ? Faudra-t-il encore que tu assumes la charge de ce mioche… hypothétique ?

Mais une autre voix chuchotait au plus profond de mon être : — Aie pitié d’elle, aie pitié de ton enfant, aie pitié de toi-même !…

Pendant quelques minutes, je m’attendris. Je fus sur le point d’aller vers Marthe, et de lui promettre que, bientôt, nous serions mari et femme pour élever l’enfant et vivre une vie nouvelle.

Sous l’influence de cette pensée, je m’approchai du chevet… Marthe s’était assoupie. Mais sa souffrance persistait dans le sommeil. De grosses larmes filtraient entre ses cils et glissaient lentement sur ses joues. Ses lèvres remuaient. Je me penchai sur elle et je l’entendis murmurer : Cœur sacré de Jésus, ayez pitié de nous ! Pardonnez à Louis !… Pardonnez-moi !…

Ainsi, broyée, outragée à la dernière limite, elle priait pour moi !…

Ah ! j’aurais dû tomber à genoux, la prendre dans mes bras et la consoler… Au contraire, mon courroux se ralluma. Je ne sais quelle impulsion mauvaise m’écarta du lit. Des sentiments ignobles m’empoisonnèrent l’âme. Je me dis : Bah ! tout cela, c’est un de ces incidents qui arrivent tous les jours ; il ne faut pas m’en exagérer la gravité. Raisonnons froidement. Il y a un fait : je n’aime plus Marthe et sa seule présence m’horripile. Peut-être qu’elle m’aime encore. Mais qu’y puis-je ? Dois-je entraver un avenir qui se promet brillant à cause d’une femme qui, après tout, ne me résista pas ?… Si je la quitte, elle m’oubliera ; elle en prendra un autre… Ou si, par grand hasard, elle reste seule, eh bien ! je lui enverrai de l’argent mais sans lui écrire… Ah ! diable, et l’enfant ?

Sur cette dernière question, malgré mon endurcissement, j’hésitai. J’avais beau me raidir, je sentis que j’allais m’émouvoir. Je balançai quelque peu.

La voix salutaire me disait : Songe à la douceur sacrée d’être père, aie pitié de cette innocence qui a des droits sur toi !…