Calculant que mes procédés finiraient par la révolter, qu’elle me prendrait en aversion et qu’il s’ensuivrait une rupture à l’amiable, sans disputes ni récriminations, je me mis à découcher avec persévérance… Elle pleura beaucoup, mais ne se plaignit pas. J’agis alors d’une manière encore plus vile. Un de mes camarades de comptoir ne dissimulait pas trop son goût pour Marthe. Je lui insinuai, à mots couverts, qu’il me rendrait service s’il parvenait à me débarrasser d’elle. J’espérais que ma compagne — que je jugeais à ma mesure — tomberait dans le piège et me fournirait ainsi un prétexte plausible pour la quitter.
Là, je fus désappointé. Marthe, par sa froideur méprisante, découragea le bellâtre. Elle était affreusement malheureuse et elle maigrissait à vue d’œil.
Moi, brute que j’étais, je bafouai avec cruauté son étiolement, comme si je n’en avais pas été la cause ! Et cependant, douce et plus que jamais fidèle, la pauvre fille s’efforçait de me cacher sa peine. Sa patience m’exaspéra. Le silencieux reproche qu’elle impliquait me semblait un outrage. Je devins de plus en plus malveillant. La moindre vétille me fut un motif de torturer ma victime. Surtout, je haïssais le regard de ses grands yeux tristes… Oh ! quel dégoût de moi-même m’empoigne quand ma conduite de ce temps-là me revient à la mémoire pour me corroder le cœur !…
Il eut un sanglot et se cacha la figure dans les mains.
Or il fallait que l’abcès fût vidé à fond.
— Continuez, dis-je, d’un ton bref, votre souffrance est nécessaire…
Il obéit :
— Jusqu’au moment où je la trompai, sachant que, malgré la faute où je l’avais entraînée, elle était restée pieuse et espérait en Dieu, je ne l’avais jamais empêchée de se rendre à l’église. Quoique peu instruit de la religion et m’abstenant de toute pratique depuis l’âge de quatorze ans, je respectais son recueillement lorsque je la voyais prier.
Mais une fois décidé à la froisser sur tous les points, de plus en plus affolé par la gueuse qui m’avait conquis, je me mis à la poursuivre de sarcasmes d’où suintait le plus grossier anticléricalisme. Chose bizarre, l’évidence de sa foi dans la miséricorde divine suscitait en moi des mouvements de fureur d’une âcreté tout à fait diabolique… C’est extraordinaire, n’est-ce pas ?
— Nullement, répondis-je, c’est un fait commun… Poursuivez.