— Merci, j’y compte, reprit-il. Je n’hésiterai donc pas à vous relater une période de mon existence dont j’ai honte et regret. Une mort soudaine nous menace tous les jours : je ne veux pas l’affronter avec ce fardeau sur la conscience. D’ailleurs, le remords me harcèle et il s’y ajoute un fait étrange, qui s’est produit récemment, et qui me bouleverse l’esprit. Je vais tout vous dire…
Parlant de la sorte, il s’efforçait de rester maître de soi. Mais je voyais bien qu’une émotion violente lui étreignait l’âme et qu’il avait autant besoin de s’en libérer qu’un diphtérique d’expulser les fausses membranes qui lui obstruent l’arrière-bouche.
Il continua :
— J’avais vingt-trois ans ; j’étais au régiment et, dans la ville où nous tenions garnison, j’ai séduit une ouvrière de dix-huit ans dont la fine beauté avait éveillé ma sensualité volontiers conquérante. J’indique, en passant, que je n’avais pas été formé à éprouver des scrupules à cet égard.
J’eus quelque peine à obtenir que Marthe me cédât. Elle avait, en même temps que de la vertu naturelle, des sentiments religieux qui, jusqu’à moi, l’avaient gardée intacte dans le milieu anormal où elle était née. C’était sa seule défense, car sa mère était morte en la mettant au monde. Il ne lui restait qu’un père ivrogne qui ne s’occupait d’elle que pour l’injurier et, souvent, pour lui ravir le salaire dérisoire qu’elle gagnait dans une passementerie. Je la poursuivis de lettres si passionnées, je montai si obstinément la garde sous sa fenêtre, je l’étourdis, quand elle se rendait à son atelier, de propos si captieux, qu’elle finit par faiblir et me laissa voir qu’elle s’éprenait de moi… Enfin, sur l’engagement que je pris — sans aucune intention de le tenir — de l’épouser quelque jour, elle devint ma maîtresse.
Mon temps de service terminé, je l’emmenai à Paris, où je trouvai assez rapidement un emploi. Nous vécûmes ensemble au grand dépit de ma famille qui avait négocié, à mon insu, mon mariage avec la fille d’un quincaillier en gros, commandité par mon père. Cette jeune personne était rousse, un peu bossue et douée d’un caractère des plus grincheux. Mais on lui attribuait une dot imposante, ce qui, aux yeux des miens, compensait largement ses imperfections physiques et morales. Vexé qu’on eût disposé de moi comme d’un effet fin-courant, sans me consulter, je refusai net de consentir à cette union. Mes parents, outrés de ma dérobade, non seulement flétrirent mon manque de sens pratique, mais m’obsédèrent de lamentations aigres-douces. Chaque fois que j’allais les voir, c’étaient des querelles et des reproches opiniâtres. Cela devint tellement insupportable, que je rompis tous rapports avec eux.
Si j’avais éprouvé pour Marthe l’affection qu’elle méritait par sa tendresse, son intelligence, sa conduite irréprochable et le dévouement qu’elle me témoignait sans mesure, cette brouille m’aurait attaché à elle davantage. Mon devoir — je le comprends aujourd’hui — était de l’épouser comme je le lui avais promis. Je ne pus m’y résoudre. Une sotte vanité me retenait. Je faisais semblant de ne pas entendre les timides allusions qu’elle risqua quelquefois. Mais un jour où elle avait montré plus d’insistance, je lui répondis durement : « Tu n’avais qu’à me résister, tu serais peut-être maintenant ma femme. » Elle se tut ; et je feignis de ne pas remarquer son chagrin silencieux.
De fait, je n’envisageais notre liaison que comme une aventure passagère. Je m’estimais beaucoup trop « distingué » pour régulariser ma situation vis-à-vis « d’une fille du peuple ». Le second à la ganterie que j’étais devenu visait quelque chose de plus reluisant. Et qui sait si, un jour ou l’autre, je n’aurais pas, de moi-même, renoué les projets familiaux avec la roussote de la quincaillerie ? Quand l’amour de l’argent nous empoigne, nous devenons capables de bien des saletés !…
Quoi qu’il en soit, bêtement, honteusement, je méprisais Marthe. Je ne distinguais pas les qualités qui faisaient de cette plébéienne une femme exquise, fort supérieure à la moyenne des jeunes bourgeoises que j’avais eu l’occasion de rencontrer. Mais — je m’en rends compte, hélas ! trop tard — les sentiments que Marthe m’inspirait étaient de l’ordre le plus vulgaire et le plus chiennement brutal… Ah ! je ne me cherche pas d’excuses : je me conduisis envers elle comme un de ces malotrus qui, tant que dure l’effervescence de leur instinct, ne tiennent la femme que pour un instrument de plaisir. Puis on le jette là dès que la satiété est venue, dès que le jouet se détériore ou dès qu’un caprice voluptueux vous sollicite vers une autre.
Ce fut ce qui m’advint. Une gourgandine de café-concert me capta. Dès lors, je fis souffrir Marthe de toutes les façons ; je lui manifestai bassement que j’étais repu d’elle. Bref, je fus le mufle intégral.