— J’ai un conseil à vous demander, ajouta-t-il.

Pris par cent besognes, toutes urgentes, je ne lui avais, jusqu’alors, guère donné d’attention. Cette fois, à l’envisager, je le vis si sombre que je pressentis une âme en détresse. Aussi, je lui indiquai quatre heures de l’après-midi — moment où je disposais de quelque loisir — et je lui fixai l’endroit de notre rencontre : une passerelle jetée sur une petite rivière par nos sapeurs du génie et qui bientôt allait couler rouge de sang.

Cette requête ne m’avait pas beaucoup surpris. Je l’ai dit ailleurs : il y a quinze ans qu’il m’arrive, d’une façon assez fréquente, d’être consulté, sous forme épistolaire ou de vive voix, par des gens qui estiment que l’expérience d’un homme qui connut le diable avant de connaître Dieu leur peut être utile[7].

[7] Quelques-uns me reprocheront de mentionner le fait. Mais ce n’est pas de ma faute si Dieu daigne parfois employer « l’ouvrier de la onzième heure » à repêcher des âmes qui se noyaient dans la désespérance ou à les éclairer en posant un lampion sur leur route obscure ? Au surplus, les prêtres évangéliques à qui j’amène des pécheurs repentants m’en savent gré et prient pour moi. Cela me suffit.

A l’heure dite, je joignis le sergent… Tandis que j’écris ces lignes, le paysage autour de notre colloque me revient avec une netteté totale. Le village ruiné où nous cantonnions accumulait ses décombres à mi-hauteur d’une colline crayeuse, divisée en vergers dont les arbres fruitiers avaient été en majorité rasés par les obus. Au pied, une plaine ondulée qui fut un vignoble, mais où il ne restait que des échalas rompus et des débris arrachés de sarments noirâtres.

Le rû traînait ses eaux paresseuses entre des berges abruptes, semées d’orties et feutrées d’herbe sèche. La passerelle, construite de sapins encore verts, craquait avec une insistante assez agaçante. Par hasard, il ne pleuvait pas, quoique de gros nuages plombés, voguant bas dans le ciel, nous promissent un déluge pour la soirée. Mais, à l’occident, une éclaircie découpait un lac couleur de safran, de rose fanée et d’aigue-marine trouble où le pâle soleil de décembre s’enfonçait peu à peu. Il faisait très calme, car, depuis midi, les batteries allemandes et les nôtres s’abstenaient de rugir.


Le sergent Louis Z. ne prit aucune précaution oratoire pour entrer en matière. Tout de suite il commença :

— Je vous ai observé ces jours-ci et, je ne sais pourquoi, ni comment, il m’a semblé que je pouvais me confier à vous.

— J’ignore si je serai à même de vous être auxiliateur, répondis-je ; mais ce que je puis vous garantir, c’est mon attention toute fraternelle.