Ah ! les ironies formidables de la Providence !…
J’ai, dans mes notes, bien d’autres exemples des méfaits de l’or et des tortures qu’il inflige à ceux qui se rendent ses esclaves. On peut les résumer de la sorte : quand le Démon empoisonne une âme de ce résidu des digestions infernales, il lui persuade qu’il va lui procurer le moyen d’être heureuse — très loin de Jésus-Christ. Scélérate illusion ! Ou le riche se contamine d’avarice ; le souci de conserver son trésor en l’augmentant lui vaut des nuits sans sommeil et des jours consumés d’inquiétude. Pour lui, le pauvre est un vaincu dont il importe de surveiller les gestes et d’étouffer les plaintes. Idolâtre de l’or souverain, il se sent un cœur de granit à l’encontre du monde entier.
Ou encore le riche se crée des besoins artificiels. Ceux-ci le gouvernent en despotes, développent en lui un égoïsme funèbre, veulent qu’il dépense avec profusion mais uniquement pour le contentement de ses appétits les plus vils. Loin de connaître le bonheur, il vit dans un état de trépidation morbide car plus il cherche à les assouvir ces besoins, plus leurs exigences se font impérieuses. Il ne peut échapper à cette loi de la nature humaine : les désirs croissent proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne. J’ai souvent eu lieu de la formuler cette loi, je ne saurais trop la rappeler. Elle certifie une règle qui ne comporte pas d’exceptions. J’ajouterai que, comme toutes les passions, l’amour de l’or implique la contrefaçon enragée des méthodes propres à nous faire mériter la Béatitude éternelle. C’est là un fait certain et que la Mystique constate tous les jours : l’église du Diable est une parodie de l’Église de Dieu. De même que celle-ci nous prescrit d’aimer Dieu de toutes nos forces et de toute notre âme, de même, celle-là nous incline à aimer l’or de toute notre âme et de toutes nos forces. Mais que les conclusions sont différentes ! Si tu aimes Dieu, plus que toutes choses périssables, tu connaîtras la paix radieuse des élus. Si tu aimes l’or, tu te voues à l’inquiétude ici-bas et, sauf repentir, au désespoir dans les ténèbres qui n’auront pas de fin…
Cependant la société est ainsi faite que beaucoup tentent d’équilibrer en eux les contraires. J’ai fréquenté jadis une veuve sans enfants qui se désirait bonne chrétienne et qui, en même temps, adorait la fortune dont elle était abondamment pourvue. Ce culte allait si loin que je l’avais surnommée, à part moi, la dame métallique.
Oh ! elle pratiquait : elle allait à la messe plusieurs fois par semaine ; elle observait les jeûnes et les abstinences ; elle communiait le dimanche et aux grandes fêtes. Même — et ceci est vraiment méritoire — elle s’imposait un effort pour soulager la misère autour d’elle. Ce lui était, du reste, une contrainte des plus pénibles. Quand elle ouvrait sa bourse, elle faisait une grimace aussi douloureuse que s’il se fût agi de s’extirper de l’orteil un ongle incarné. Mais enfin elle donnait — pour l’amour de Dieu.
D’autre part, la gestion de ses capitaux absorbait à peu près toutes les heures de son existence. Il en résultait une conversation où le galimatias financier tenait une place par trop majeure.
Un jour que je lui avais rendu visite elle m’accabla de phrases boursicotières truffées de : réponse des primes, de comptant, de termes dont huit, de coupons à détacher…
Sur ces derniers mots, moi qui ne comprenais goutte à tout ce jargon, je crus bonnement qu’il s’agissait d’une étoffe maculée de sirop ou de graisse. Et je lui conseillai la benzine. Mais elle n’eut pas l’air de m’entendre. Elle entama un autre discours où elle gémit, presque en larmoyant, à cause de la faiblesse des cuivres, du fléchissement des Rio-Tinto, des escomptes fallacieux de son agent de change, etc.
Agacé, à la fin, de subir cette grêle de vocables, pour moi dénués de sens, je résolus de lui rendre la pareille et je criai :