Puis ils tomberaient dans le gouffre au sommeil et rêveraient d’andouilles juteuses et de venaisons pourries à point. Et le démon à gros ventre, au nez en vitelotte, qui préside aux digestions bourgeoises écarterait d’eux, pour le lendemain, toute idée qui ne serait pas propre à s’enclore dans une marmite, tout songe qui ne parlerait pas d’entremets et de charcuterie. Enfin, il lubrifierait leur âme d’une graisse raclée dans les arrière-cuisine de l’enfer…
Les rentiers ronflaient. Les paysans maugréaient à cause de la pluie imminente. Le dernier coup de la messe tintait dans le clocher de la petite église ruineuse et moussue qui occupait un coin d’une place en triangle plantée d’ormeaux chétifs. Mais personne ne semblait entendre cet appel. Seul, un boucher, au tablier sanglant, se pencha sur son étal et guigna, d’un œil moqueur, le curé qui, après avoir sonné lui-même, s’attardait sous le porche. Il attendait, comme s’il ne savait pas, depuis bien des années, qu’aucun de ses paroissiens ne se soucierait de s’unir au Saint-Sacrifice.
Il finit par rentrer, en soupirant, dans l’église. Quand sa soutane élimée eut disparu, l’homme des viandes, qui se glorifiait du titre de libre-penseur, ricana et lança un long jet de salive sur le pavé en disant :
— Enfoncé le ratichon !
Son premier garçon, qui empilait de la « réjouissance » dans un coin de la boutique, se hâta d’approuver et corrobora l’allégresse de « l’ami des lumières » par cette phrase :
— Des mangeurs de Bon Dieu, n’en faut plus.
Cet aphorisme, c’est tout ce qu’il avait retenu des enseignements du moraliste obligatoire et laïque qui avait formé son enfance.
Le ciel se faisait plus triste et plus sombre au-dessus de la campagne. Le vent se taisait. Le soleil, caché par un opaque écran de nuages, renonçait à baigner de son or fluide les peupliers immobiles. Un calme sinistre régnait sur les choses. C’est à peine si, dans un vague lointain, un coq enroué parvint à chanter trois fois. Ce village avait l’air d’une cité des morts.
A ce moment je vis poindre, au bas de la rue en pente, un homme qui traversait le pont jeté sur une mince rivière, à courant faible, dont les eaux mates coulaient entre des berges pleines d’orties et de caillasses.
L’homme marchait lentement, non, semblait-il, par lassitude, mais parce qu’une méditation profonde l’absorbait tout entier. Il portait une sorte de longue robe brune, assez pareille à celle des capucins ; une courroie lui serrait les reins ; une corde en bandoulière soutenait une besace à son flanc gauche. Il avait la tête nue. Comme il la tenait inclinée et qu’une profusion de cheveux fauves retombait sur sa figure encadrée d’une barbe de même nuance, je ne pus distinguer ses traits ni saisir son regard.