Mais moi, l’amour bondit dans mon cœur comme un poulain qu’on lâche à travers un pré. Ce que je n’avais fait que pressentir, depuis que j’accompagnais l’Homme, devint une certitude foudroyante. Je reconnus mon bon Maître. Les yeux débordants de larmes heureuses, je me prosternai devant Lui, je baisai ses pieds sanglants, puis je m’écriai :
— Seigneur, Seigneur, recueille-moi, prends avec toi le pauvre caillou brisé des routes de l’Esprit qui ne demande qu’à mourir pour ta gloire.
Il me regarda. Comment trouver des syllabes pour rendre la splendeur de la Sainte Face ? Comment décrire l’infinie, la mélancolique bonté qui s’y révélait ?
Tout y échouerait car que sont les coassements de notre nature pécheresse pour exprimer ce qu’elle éprouve, quand la Vérité absolue daigne se manifester à elle ?
Le bon Maître garda ses yeux, d’un bleu nocturne, fixés pendant quelque temps sur moi, sans rien dire. Ils pénétraient jusqu’aux replis les plus cachés de mon être. Je perçus que rien de mes sentiments ni de mes idées ne lui échappait et j’eus honte de ne pouvoir lui offrir qu’un terrain si ingrat, si encombré d’une broussaille de péchés pour qu’il y répandît la semence de sa charité.
Mais Il vit ma bonne volonté car, me montrant d’abord le plateau qui dominait le village, et que surmontait la croix toute nue, il prononça ces paroles :
— Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive.
— Je le veux, avec votre Grâce, m’écriai-je.
Et alors, une invisible croix s’appliqua, lourd fardeau, sur mes épaules. Je sus qu’elle était faite de mon noir passé et des douleurs de tous ceux que j’avais égarés, outragés ou méconnus. Je sus aussi que j’allais beaucoup souffrir et je me réjouis d’endurer ces maux pour l’amour de Notre-Seigneur.
Il reprit sa marche lente vers le haut du pays. Docile comme un bon chien qui trottine humblement derrière le maître qui le nourrit, j’allais après lui et je posais mes pieds partout où les siens avaient posé.