»Vers les onze heures, tous les chefs de ces colonnes, excepté le prince Bagration, qui était trop éloigné, reçurent l'ordre de se rendre à Kreznowitz, chez le général Kutusof, afin d'entendre la lecture des dispositions pour la bataille du lendemain.
»À une heure du matin, lorsque nous fûmes tous rassemblés, le général Weirother arriva, déploya sur une grande table une immense carte très-exacte des environs de Brünn et d'Austerlitz, et nous lut ses dispositions, d'un ton élevé et avec un air de jactance qui annonçaient en lui la persuasion intime de son mérite et celle de notre incapacité. Il ressemblait à un régent de collége qui lit une leçon à de jeunes écoliers. Nous étions peut-être effectivement des écoliers; mais il était loin d'être un bon professeur. Kutusof, assis et à moitié endormi lorsque nous arrivâmes chez lui, finit par s'endormir tout à fait avant notre départ. Buxhoewden, debout, écoutait, et sûrement ne comprenait rien; Miloradovitch se taisait; Pribyschewski se tenait en arrière, et Doctoroff seul examinait la carte avec attention. Lorsque Weirother eut fini de pérorer, je fus le seul qui pris la parole. Je lui dis: «Mon général, tout cela est fort bien; mais si les ennemis nous préviennent et nous attaquent près de Pratzen, que ferons-nous?»—«Le cas n'est pas prévu, me répondit-il; vous connaissez l'audace de Buonaparte. S'il eût pu nous attaquer, il l'eût fait aujourd'hui.»—«Vous ne le croyez donc pas fort? lui dis-je.»—«C'est beaucoup s'il a 40,000 hommes.»—«Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre attaque; mais je le crois trop habile pour être imprudent, car si, comme vous le voulez et le croyez, nous le coupons de Vienne, il n'a d'autre retraite que les montagnes de la Bohême; mais je lui suppose un autre projet. Il a éteint ses feux, on entend beaucoup de bruit dans son camp.»—«C'est qu'il se retire ou qu'il change de position; et même, en supposant qu'il prenne celle de Turas, il nous épargne beaucoup de peine, et les dispositions restent les mêmes.»
»Kutusof alors, s'étant réveillé, nous congédia en nous ordonnant de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le lieutenant colonel Toll, de l'état-major, allait traduire de l'allemand en russe. Il était alors près de trois heures du matin, et nous ne reçûmes les copies de ces fameuses dispositions qu'à près de huit heures, lorsque déjà nous étions en marche.»
[9]: Le prince Czartoryski, placé entre les deux empereurs, fit remarquer à l'empereur Alexandre la marche leste et décidée des Français qui gravissaient le plateau, sans répondre au feu des Russes. Ce prince ému à cette vue sentit défaillir la confiance qu'il avait éprouvée jusque-là, et en conçut un pressentiment sinistre qui ne l'abandonna pas de la journée.
[10]: Celui qui est mort récemment.
[11]: Les nombres exacts n'étaient pas encore connus.
[12]: C'est M. de Talleyrand qui raconte ce détail dans une de ses lettres à Napoléon.
[13]: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même, avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur. Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et incontestables.
[14]: Nous citons la lettre suivante, qui reproduit exactement la pensée de Napoléon dans cette circonstance:
À M. de Talleyrand.