Un corps de Polonais récemment levé, celui de Zayonschek, fort de 5 à 6 mille hommes, en grande partie cavalerie, appartenant nominalement au corps de Mortier, remplissait l'intervalle entre Masséna et les cantonnements de la Passarge, et faisait des patrouilles continuelles soit dans les forêts, soit dans les marécages du pays.

Corps des maréchaux Ney, Davout, Soult, Bernadotte, sur la Passarge.

Enfin venaient les anciens corps des maréchaux Ney, Davout, Soult, Bernadotte, cantonnés tous les quatre derrière la Passarge.

Nous avons déjà décrit la Passarge et l'Alle, naissant l'une près de l'autre, des nombreux lacs de la contrée, mais la première coulant à notre gauche perpendiculairement à la mer, la seconde droit devant nous, perpendiculairement à la Prégel, formant ainsi toutes deux un angle, dont nous occupions un côté et les Russes l'autre. Chacune des deux armées était rangée d'une manière différente sur les côtés de cet angle. Nous bordions la Passarge dans sa longueur, qui est d'une vingtaine de lieues, depuis Hohenstein jusqu'à Braunsberg. Les Russes au contraire, pour nous faire face, étaient concentrés sur le cours supérieur de l'Alle, près d'Heilsberg.

Le maréchal Ney, établi au sommet de cet angle peu régulier, comme tous ceux que trace la nature, tenait à la fois l'Alle et la Passarge, par Guttstadt et par Deppen, avec un corps de 25 mille hommes, fournissant 17 mille combattants, troupe incomparable, et digne de son chef. À la même hauteur, mais un peu en arrière, le maréchal Davout était comme le maréchal Ney, entre l'Alle et la Passarge, entre Allenstein et Hohenstein, flanquant le maréchal Ney, et empêchant qu'on ne tournât l'armée, et qu'on ne vînt par Osterode s'ouvrir une issue vers la Vistule. Son corps, modèle de discipline et de tenue, fait à l'image de celui qui le commandait, pouvait, sur 40 mille hommes, en mettre 30 mille en bataille. C'était celui des maréchaux dont les troupes présentaient toujours le plus d'hommes propres à combattre, grâce à sa vigilance et à sa vigueur. Le maréchal Soult, placé à la gauche du maréchal Ney, gardait à Liebstadt le milieu du cours de la Passarge, ayant des postes retranchés aux ponts de Pittehnen et de Lomitten. Il avait 43 mille hommes à l'effectif, et 30 à 31 mille présents sous les armes. Le maréchal Bernadotte défendait la basse Passarge, de Spanden à Braunsberg, avec 36 mille hommes, dont 24 mille prêts à marcher. La belle division Dupont occupait Braunsberg et les bords de la mer, ou Frische-Haff.

Entre la Passarge et la Vistule, enfin, dans une région semée de lacs et de marécages, se trouvait le quartier général de Finkenstein, où Napoléon campait au milieu de sa garde, forte de 8 à 9 mille combattants sur un effectif de 12 mille hommes. Un peu plus en arrière et à gauche, dans les plaines d'Elbing, était répandue la cavalerie de Murat, comprenant toute la cavalerie de l'armée, sauf les hussards et chasseurs laissés à chaque corps, comme moyen de se garder. Sur 30 mille cavaliers, elle en offrait 20 mille prêts à monter à cheval.

Telles étaient les forces de Napoléon, du Rhin à la Passarge, de la Bohême à la Baltique; en troupes en marche ou déjà parvenues sur le théâtre de la guerre, en troupes gardant ses derrières ou prêtes à prendre l'offensive, en soldats valides, blessés ou malades, en Français ou alliés, il comptait plus de 400 mille hommes. Dissémination inévitable des grandes armées quand on opère à de grandes distances. Si on ne considère que ce qui allait entrer en action, si on néglige même le corps de Masséna, destiné à garder la Narew, on peut dire qu'il avait sous la main six corps, ceux des maréchaux Ney, Davout, Soult, Bernadotte, Lannes, Mortier, plus la cavalerie et la garde, lesquels composaient un effectif de 225 mille hommes[32], dont 160 mille combattants véritables. Telle est la difficulté de l'offensive! Plus on avance, plus la fatigue, la dissémination, la nécessité de se garder, diminuent la force des armées. Qu'on suppose ces 400 mille hommes ramenés sur le Rhin, non pas par une déroute, mais par un calcul de prudence, et chaque homme, sauf les malades, eût fourni un combattant. Sur la Vistule, au contraire, moins de la moitié pouvait combattre. Supposez deux cents lieues de plus, et le quart seul aurait pu se présenter devant l'ennemi. Et pourtant celui qui conduisait ces masses était le plus grand organisateur qui ait existé! Rendons grâce à la nature des choses, qui a voulu que l'attaque fût plus difficile que la défense!

Mais les 160 mille hommes que Napoléon avait à sa disposition, après avoir suffisamment couvert ses flancs et ses derrières, se trouvaient tous dans le rang. Si on avait appliqué la même manière de compter à l'armée russe, elle n'eût pas été de 140 mille hommes assurément. Les soldats de Napoléon étaient parfaitement reposés, abondamment nourris, vêtus convenablement pour la guerre, c'est-à-dire couverts et chaussés, bien pourvus d'armes et de munitions. État florissant de la cavalerie française, refaite dans les plaines d'Elbing. La cavalerie surtout, refaite dans les plaines de la basse Vistule, montée avec les plus beaux chevaux de l'Allemagne, ayant repris ses exercices depuis deux mois, offrait un aspect superbe. Napoléon, voulant la voir réunie tout entière dans une seule plaine, s'était transporté à Elbing pour la passer en revue. Dix-huit mille cavaliers, masse énorme, mue par un seul chef, le prince Murat, avaient manœuvré devant lui pendant toute une journée, et tellement ébloui sa vue, si habituée pourtant aux grandes armées, qu'écrivant une heure après à ses ministres, il n'avait pu s'empêcher de leur vanter le beau spectacle qui venait de frapper ses yeux dans les plaines d'Elbing.

Afin d'éviter les surprises, Napoléon a la précaution de faire camper ses troupes dès le retour de la belle saison.

Par une prévoyance dont il eut fort à s'applaudir, Napoléon avait exigé qu'à partir du 1er mai tous les corps sortissent des villages où ils étaient cantonnés, pour camper en divisions, à portée les uns des autres, dans des lieux bien choisis, et derrière de bons ouvrages de campagne. C'était le vrai moyen de n'être pas surpris, car les exemples d'armées assaillies à l'improviste dans leurs quartiers d'hiver ont tous été fournis par des troupes qui s'étaient disséminées pour se loger et pour vivre. Une armée vivement attaquée dans cette position peut, avant d'avoir eu le temps de se rallier, perdre en nombre une moitié de sa force, et en territoire des provinces et des royaumes. La précaution de camper, quoique infiniment sage, était cependant difficile à obtenir des chefs et des soldats, car il fallait quitter de bons cantonnements, où chacun avait fini par s'établir à son gré, et attendre désormais des magasins seuls les vivres qu'on trouvait plus sûrement sur les lieux. Napoléon l'exigea néanmoins, et, en dix ou quinze jours, tous les corps furent campés sous des baraques, couverts par des ouvrages en terre, ou par d'immenses abatis, manœuvrant tous les jours, et ayant repris, grâce à leur réunion en masse, l'énergie de l'esprit militaire, énergie qui varie à l'infini, s'élève ou s'abaisse, non-seulement par la victoire ou la défaite, mais par l'activité ou le repos, par toutes les circonstances enfin qui tendent ou détendent l'âme humaine, comme un ressort.