Juin 1807.
Aspect de la nature du Nord au retour de la belle saison.
La nature, si sombre en ces climats pendant l'hiver, mais qui, nulle part, n'est dépourvue de beauté, surtout quand le soleil, revenu vers elle, lui rend la lumière et la vie, la nature invitait elle-même les hommes au mouvement. D'abondants pâturages s'offraient à la nourriture des chevaux, et permettaient de consacrer tous les moyens de transport à la subsistance des hommes. Les deux armées se trouvaient en présence, à une portée de canon, manœuvrant quelquefois sous les yeux l'une de l'autre, se servant réciproquement de spectacle, et s'abstenant de tirer, certaines qu'elles étaient de passer bientôt de cette paisible activité à une lutte sanglante. On s'attendait des deux côtés à une prochaine reprise des opérations, et on se tenait sur ses gardes, de crainte d'être surpris. Un jour même, du côté de Braunsberg, poste occupé par la division Dupont, on entendit à la chute du jour un bruit confus de voix, qui semblait annoncer la présence d'un corps nombreux. Les chefs accoururent, croyant que l'attaque des cantonnements allait enfin commencer, et que les Russes prenaient l'initiative. Mais, en approchant du lieu d'où le bruit partait, on aperçut une multitude de cygnes sauvages, qui se jouaient dans les eaux de la Passarge, dont ils habitent les bords en troupes innombrables[33].
Cependant Napoléon, revenu de Dantzig et d'Elbing, ayant tous ses moyens réunis entre la Vistule et la Passarge, résolut de se mettre en mouvement le 10 juin, pour se porter sur l'Alle, en descendre le cours, séparer les Russes de Kœnigsberg, prendre cette place devant eux, et les rejeter sur le Niémen. Il avait ordonné que, pour le 10, chaque corps d'armée eût en pain ou en biscuit quatorze jours de vivres, quatre dans le sac des soldats, dix sur des caissons. Mais tandis qu'il se préparait à recommencer les hostilités, les Russes, décidés à le prévenir, devançaient de cinq jours le mouvement de l'armée française.
le général Benningsen se décide à prévenir Napoléon et à prendre l'initiative des hostilités.
On aurait compris qu'ils eussent bravé tous les hasards de l'offensive, lorsqu'il s'agissait de sauver Dantzig. Mais maintenant qu'aucun intérêt pressant ne les obligeait de se hâter, oser assaillir Napoléon dans des positions longuement étudiées, soigneusement défendues, et cela uniquement parce que la belle saison était venue, ne peut se concevoir que d'un général agissant sans réflexion, obéissant à de vagues instincts plutôt qu'à une raison éclairée. On eût été aussi assuré, qu'on l'était peu, de la bonne exécution des opérations, en opposant alors des troupes russes aux troupes françaises, qu'il n'y aurait pas eu de bon plan d'offensive contre Napoléon, établi comme il l'était sur la Passarge. Attaquer par la mer, essayer d'enlever Braunsberg sur la basse Passarge, pour aller ensuite se heurter contre la basse Vistule et Dantzig que nous occupions, n'eût été qu'un enchaînement de folies. Attaquer par le côté opposé, c'est-à-dire remonter l'Alle, passer entre les sources de l'Alle et celles de la Passarge, tourner notre droite, se glisser entre le maréchal Ney et le corps de Masséna, dans l'espace gardé par les Polonais, était tout ce que désirait Napoléon lui-même, car dans ce cas il s'élevait par sa gauche, se portait entre les Russes et Kœnigsberg, les coupait de leur base d'opération, et les jetait dans les inextricables difficultés de l'intérieur de la Pologne. Il n'y avait donc, en prenant l'offensive, que des dangers à courir, sans un seul résultat avantageux à poursuivre. Seul plan raisonnable pour les Russes dans la situation relative des deux armées. Attendre Napoléon sur la Prégel, la droite à Kœnigsberg, la gauche à Vehlau (voir la carte no 38), bien défendre cette ligne, puis, cette ligne perdue, se replier en bon ordre sur le Niémen, attirer les Français dans les profondeurs de l'empire, en évitant les grandes batailles, leur opposer ainsi le plus redoutable des obstacles, celui des distances, et leur refuser l'avantage de victoires éclatantes, telle était la seule conduite raisonnable de la part du général russe, la seule dont l'expérience ait depuis, malheureusement pour nous, démontré la sagesse.
Mais le général Benningsen, qui avait promis à son souverain de tirer de la bataille d'Eylau les plus brillantes conséquences, et de lui apporter bientôt un ample dédommagement de la prise de Dantzig, ne pouvait pas prolonger davantage l'inaction observée pendant le siége de cette place, et se croyait obligé de prendre l'initiative. Aussi avait-il formé le projet de se jeter sur le maréchal Ney, dont la position fort avancée prêtait aux surprises plus qu'aucune autre. Napoléon, en effet, voulant tenir non-seulement la Passarge jusqu'à ses sources, mais l'Alle elle-même dans la partie supérieure de son cours, de manière à occuper le sommet de l'angle décrit par ces deux rivières, avait placé le maréchal Ney à Guttstadt, sur l'Alle. Celui-ci devait paraître en l'air, à qui ne connaissait pas les précautions prises pour corriger l'inconvénient apparent d'une telle situation. Mais tous les moyens d'une prompte concentration étaient assurés, et préparés d'avance. (Voir la carte no 38.) Le maréchal Ney avait sa retraite indiquée sur Deppen, le maréchal Davout sur Osterode, le maréchal Soult sur Liebstadt et Mohrungen, le maréchal Bernadotte sur Preuss-Holland. L'ennemi insistant, les uns et les autres devaient, en faisant une marche de plus, se trouver réunis à Saalfeld, avec la garde, avec Lannes, avec Mortier, avec Murat, dans un labyrinthe de lacs et de forêts, dont Napoléon connaissait seul les issues, et où il avait préparé un désastre à l'adversaire imprudent qui viendrait l'y chercher.
Dispositions du général Benningsen pour enlever le corps du maréchal Ney.
Sans avoir pénétré aucune de ces combinaisons, le général Benningsen résolut d'enlever le corps du maréchal Ney, et adopta des dispositions qui au premier aspect semblaient faites pour réussir. Il dirigea sur le maréchal Ney la plus grande partie de ses forces, se bornant contre les autres maréchaux à de simples démonstrations. Trois colonnes, et même quatre, si l'on compte la garde impériale, accompagnées de toute la cavalerie, durent remonter l'Alle, assaillir le maréchal Ney, de front par Altkirch, de gauche par Wolsdorf, de droite par Guttstadt, tandis que Platow, hetman des Cosaques, remplissant de ses coureurs l'espace qui nous séparait de la Narew, et forçant avec de l'infanterie légère l'Alle au-dessus de Guttstadt, chercherait à se glisser entre les corps de Ney et de Davout. Pendant ce temps, la garde impériale, sous le grand-duc Constantin, devait se placer en réserve derrière les trois colonnes chargées d'assaillir le maréchal Ney, pour se porter au secours de celle qui faiblirait. Une colonne composée de deux divisions, sous la conduite du lieutenant général Doctorow, eut l'ordre de venir d'Olbersdorf sur Lomitten, attaquer les ponts du maréchal Soult, pour empêcher celui-ci de secourir le maréchal Ney. Une autre colonne russe et prussienne, sous les généraux Kamenski et Rembow, fut chargée de faire une forte démonstration sur le pont de Spanden, que gardait le maréchal Bernadotte, afin que le cours entier de la Passarge fût menacé à la fois. Le général prussien Lestocq eut même la mission de se montrer devant Braunsberg, afin d'augmenter l'incertitude des Français sur le plan général d'après lequel étaient dirigées toutes ces attaques.