Napoléon persiste dans son dessein de marcher le long de l'Alle, en séparant les Russes de Kœnigsberg.

La journée d'Heilsberg n'avait pas pu changer les plans de Napoléon. Il devait toujours tendre à déborder les Russes, à les séparer de Kœnigsberg, et à profiter du premier faux mouvement qu'ils feraient pour rejoindre cette place importante, qui était leur base d'opération. Ils ne s'étaient pas présentés à lui cette fois dans une situation qui lui permît de les accabler; mais l'occasion favorable qu'il attendait ne pouvait tarder de se présenter. Pour qu'elle manquât, il aurait fallu que le général Benningsen, dans la difficile position où il était placé, ne commît pas une faute.

Napoléon dans son projet d'intercepter la route de Kœnigsberg, renonce à suivre les contours de l'Alle, et marche droit sur Eylau.

Pour mieux atteindre son but, Napoléon modifia un peu sa marche. À partir d'Heilsberg, et même à partir de Launau, l'Alle se détourne à droite, en décrivant mille contours (voir la carte no 38), et offre une route fort longue, si on veut en suivre le cours, une route qui vous éloigne d'ailleurs de la mer et de Kœnigsberg. Le général Benningsen, ayant besoin de l'Alle pour s'appuyer, était bien obligé d'en parcourir les sinuosités. Napoléon au contraire, qui ne cherchait qu'à trouver son ennemi privé d'appui, et qui avait surtout besoin de prendre une position intermédiaire entre Kœnigsberg et l'Alle, d'où il pût envoyer un détachement sur Kœnigsberg, sans trop s'éloigner de ce détachement, pouvait quitter les bords de l'Alle sans inconvénient, et même avec avantage. En conséquence il résolut de se porter sur une route intermédiaire, qu'il avait déjà parcourue l'hiver dernier, celle de Landsberg à Eylau, laquelle s'élève en ligne directe vers la Prégel. Arrivé sur cette route, au delà d'Eylau, c'est-à-dire à Domnau, on se trouve par la gauche à deux marches de Kœnigsberg, et par la droite à une seule marche de l'Alle et de la ville de Friedland, parce que l'Alle revenue à l'ouest après de nombreux détours, est à Friedland plus près de Kœnigsberg que dans aucune partie de son cours. C'était là, qu'avec du bonheur et de l'habileté, on devait avoir les meilleures chances de prendre Kœnigsberg d'une main, et de frapper l'armée russe de l'autre.

Dans cette pensée, Napoléon dirigea sur Landsberg Murat avec une partie de la cavalerie. Il le fit suivre par les corps des maréchaux Soult et Davout, destinés à former l'aile gauche de l'armée et à s'étendre vers Kœnigsberg ou à se rabattre sur le centre, si on avait besoin d'eux pour livrer bataille. Napoléon laissa sur l'Alle le reste de sa cavalerie, composée de chasseurs, hussards et dragons, afin de battre les bords de cette rivière, et de suivre l'ennemi à la piste. Il porta par Landsberg sur Eylau le corps de Lannes qu'il avait sous la main, celui de Ney demeuré un jour à Guttstadt pour s'y reposer, celui de Mortier encore en arrière d'une marche, et les fit avancer chacun par différents sentiers, pour éviter l'encombrement, mais de manière à pouvoir les réunir en quelques heures. Enfin les Prussiens en retraite vers Kœnigsberg ne méritant plus aucune attention, le corps de Bernadotte, laissé provisoirement sur la basse Passarge, eut ordre de rejoindre immédiatement l'armée par Mehlsack et Eylau.

Ces dispositions et beaucoup d'autres relatives aux magasins, aux fours, aux hôpitaux qu'il voulut organiser à Heilsberg, aux riches approvisionnements de Dantzig sur lesquels il ne cessait de veiller, à la navigation du Frische-Haff dont il prit soin de s'emparer en fermant la passe de Pillau, et en y faisant croiser les marins de la garde dans les embarcations du pays, ces dispositions retinrent Napoléon à Heilsberg toute la journée du 12. Dans cet intervalle ses corps marchaient, et il lui était facile de les rejoindre à cheval en quelques heures.

Napoléon arrive à Eylau le 13 au matin.

Le 13 au matin, il se rendit lui-même à Eylau. Ce n'était plus cette vaste plaine de neige, d'un aspect triste et sombre, qu'on avait inondée de tant de sang dans la journée du 8 février: c'était un pays riant et fertile, couvert de bois verdoyants, de jolis lacs, et peuplé de nombreux villages. La cavalerie et l'artillerie reconnurent avec étonnement que, dans la grande bataille d'Eylau, elles avaient galopé sur la surface des lacs, alors complétement gelés. Ce que révèlent les indices recueillis sur la marche de l'ennemi. Les indices recueillis sur la marche du général Benningsen étaient incertains comme les projets de ce général. D'une part la cavalerie légère avait suivi le gros de l'armée russe le long de l'Alle, l'avait vue entre Bartenstein et Schippenbeil; d'autre part on avait cru découvrir des détachements ennemis se dirigeant vers Kœnigsberg, et voulant d'après toutes les apparences se joindre au général Lestocq, pour défendre cette ville. De l'ensemble de ces indices, on devait conclure que l'armée russe inclinait à se porter sur Kœnigsberg, que pour cela elle quitterait l'Alle, et que dans ce mouvement on la rencontrerait à Domnau. Napoléon dès lors poussa le maréchal Soult et Murat avec une moitié de la cavalerie sur Kreutzbourg, et leur ordonna de marcher sur Kœnigsberg, pour en brusquer l'attaque. Il les fit suivre par le maréchal Davout, qui dut prendre une position intermédiaire, afin de se réunir en quelques heures, ou au maréchal Soult, ou au gros de l'armée, selon les circonstances. Napoléon dirige le gros de ses forces sur Domnau, en poussant sa gauche sur Kœnigsberg, pour prendre cette dernière ville. Il achemina immédiatement le maréchal Lannes d'Eylau sur Domnau, lui adjoignit une partie de la cavalerie et des dragons de Grouchy, avec ordre d'envoyer des partis jusqu'à Friedland, pour savoir ce que faisait l'ennemi, pour s'assurer s'il quittait l'Alle, ou ne la quittait pas, s'il allait ou n'allait pas au secours de Kœnigsberg. Le maréchal Mortier, parvenu à Eylau, fut expédié tout de suite sur Domnau, et devait y arriver quelques heures après le maréchal Lannes. Le maréchal Ney avec son corps, le général Victor avec celui de Bernadotte, entraient en ce moment à Eylau. Avant de les diriger avec la garde et la grosse cavalerie, soit sur Domnau, à la suite des maréchaux Lannes et Mortier, soit sur Kœnigsberg à la suite des maréchaux Davout et Soult, Napoléon attendit que de nouveaux rapports de la cavalerie légère l'éclairassent sur la véritable marche de l'ennemi.

Dans la soirée du 13, les reconnaissances de la journée ne laissèrent plus de doute. Le général Benningsen avait descendu l'Alle, et paraissait prendre le chemin de Friedland, soit pour y continuer sa marche le long de l'Alle, soit pour y quitter les bords de cette rivière, afin de gagner Kœnigsberg. C'est à Friedland, en effet, qu'il devait être tenté d'abandonner l'Alle, parce que c'est le point où cette rivière se rapproche le plus de Kœnigsberg. Concentration de l'armée sur Domnau et Friedland. Dès cet instant, Napoléon n'hésita plus. Il dirigea vers Lannes et Mortier toute la portion de la cavalerie qui n'avait pas suivi Murat, et en confia le commandement au général Grouchy. Il prescrivit à Lannes et à Mortier de se rendre à Friedland, de s'emparer, s'ils le pouvaient, de cette ville et des ponts de l'Alle. Il ordonna à Ney et Victor de s'avancer sur Domnau, de se porter à la suite de Lannes et Mortier, plus ou moins près de Friedland, selon les événements. Il mit enfin sa garde en marche, et résolut de partir lui-même à cheval à la pointe du jour, pour être le lendemain, 14 juin, à la tête de ses troupes rassemblées. Ce jour du 14 juin, anniversaire de la bataille de Marengo, en lui rappelant la plus belle journée de sa vie, le remplissait d'un secret et heureux pressentiment. Il n'avait pas cessé de croire à son bonheur, et cette croyance était encore fondée!

Lannes, parvenu jusqu'à Domnau, envoie des partis sur Friedland.