Lannes, arrivé à Domnau, quelques heures avant le maréchal Mortier, s'était hâté d'envoyer en reconnaissance à Friedland le 9e de hussards. Ce régiment avait pénétré dans Friedland, mais assailli bientôt par plus de trente escadrons ennemis, qui menaient avec eux beaucoup d'artillerie légère, il avait été fort maltraité, et obligé de s'enfuir à Georgenau, poste intermédiaire entre Domnau et Friedland. (Voir la carte no 42.) À cette nouvelle, Lannes dépêcha les chevaux-légers et les cuirassiers saxons pour secourir le 9e de hussards, puis se mit en marche pour gagner Friedland, rejeter la cavalerie ennemie au delà de l'Alle, et fermer le débouché par lequel l'armée russe semblait vouloir se porter au secours de Kœnigsberg. Lannes arrive à Friedland le 14 juin, à une heure du matin. Il y fut rendu vers une heure du matin 14, crut apercevoir à travers les ombres de la nuit une quantité considérable de troupes, et s'arrêta au village de Posthenen, après avoir délogé un détachement ennemi qui gardait ce village. Il n'était pas assez fort pour occuper la ville de Friedland elle-même, circonstance fort heureuse, car il eût empêché en l'occupant une grande faute du général Benningsen et ravi à Napoléon l'un de ses plus beaux triomphes.
Route par laquelle l'armée russe était arrivée à Friedland.
Dans ce moment en effet l'armée russe tout entière approchait de Friedland, précédée par trente-trois escadrons, dont dix-huit de la garde impériale, par l'infanterie de cette garde, par vingt pièces d'artillerie légère. Le gros de l'armée devait y entrer dans quelques heures. Le général Benningsen sentant qu'il fallait se presser pour sauver Kœnigsberg, ou au moins pour se sauver lui-même derrière la Prégel, avait marché toute la nuit du 11 au 12, afin de gagner Bartenstein (voir la carte no 38), avait donné là quelques heures de repos à ses soldats, les avait de nouveau remis en marche sur Schippenbeil, y était parvenu le 13, et, apprenant alors que les Français avaient paru à Domnau, s'était hâté de courir à Friedland, point où l'Alle, comme nous venons de le dire, est plus rapprochée de Kœnigsberg que dans aucune partie de son cours. Il avait eu soin de se faire précéder par une forte avant-garde de cavalerie.
Lannes, établi à Posthenen, ne put apprécier qu'au jour la gravité de l'événement qui se préparait. Dans ce pays voisin du pôle, le crépuscule, au mois de juin, commençait à 2 heures du matin. Le ciel était entièrement éclairé à 3 heures. Le maréchal Lannes reconnut bientôt la nature du terrain, les troupes qui l'occupaient, et celles qui franchissaient les ponts de l'Alle, pour venir nous disputer la route de Kœnigsberg.
Description des environs de Friedland.
Le cours de l'Alle, près du lieu où les deux armées allaient se rencontrer, offre de nombreuses sinuosités. (Voir la carte no 42.) Nous arrivions par des collines boisées, à partir desquelles le sol s'abaisse successivement jusqu'au bord de l'Alle. Le pays est couvert en cette saison de seigles d'une grande hauteur. On voyait à notre droite l'Alle s'enfoncer dans la plaine, en décrivant plusieurs contours, puis tourner autour de Friedland, revenir à notre gauche, et tracer ainsi un coude ouvert de notre côté, et dont la petite ville de Friedland occupait le fond. C'est par les ponts de Friedland, placés dans cet enfoncement de l'Alle, que les Russes venaient se déployer dans la plaine vis-à-vis de nous. On les voyait distinctement se presser sur ces ponts, traverser la ville, déboucher des faubourgs, et se mettre en bataille en face des hauteurs. Un ruisseau dit le Ruisseau-du-Moulin (Mühlen-Flüss), coulant vers Friedland, y formait un petit étang, puis allait se jeter dans l'Alle, après avoir partagé cette plaine en deux moitiés inégales. La moitié située à notre droite était la moins étendue. C'était celle où se montrait Friedland, entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle, au fond même du coude que nous venons de décrire.
Premières dispositions de Lannes pour défendre la plaine de l'Alle en attendant l'armée.
Le maréchal Lannes, dans son empressement à marcher, n'avait amené avec lui que les grenadiers et les voltigeurs Oudinot, le 9e de hussards, les dragons de Grouchy et deux régiments de cavalerie saxonne. Il ne pouvait pas opposer plus de 10 mille hommes[37] à l'avant-garde ennemie, qui, renforcée successivement, était triple de ce nombre, et devait être bientôt suivie de l'armée russe tout entière. Heureusement le sol présentait de nombreuses ressources au courage et à l'habileté de l'illustre maréchal. (Voir la carte no 42.) Au centre de la position, qu'il fallait occuper pour barrer le chemin aux Russes, était un village, celui de Posthenen, que traversait le Ruisseau-du-Moulin pour se rendre à Friedland. Un peu en arrière s'élevait un plateau, d'où l'on pouvait battre la plaine de l'Alle. Lannes y plaça son artillerie et plusieurs bataillons de grenadiers pour la protéger. À droite, un bois épais, celui de Sortlack, s'avançait en saillie, et partageait en deux l'espace compris entre le village de Posthenen et les bords de l'Alle. Lannes y posta deux bataillons de voltigeurs, lesquels répandus en tirailleurs, pouvaient arrêter long-temps des troupes qui ne seraient pas très-nombreuses et très-résolues. Le 9e de hussards, les dragons de Grouchy, les chevaux saxons, présentaient 3 mille cavaliers, prêts à se jeter sur toute colonne qui essayerait de percer ce rideau de tirailleurs. À gauche de Posthenen, la ligne des hauteurs boisées s'étendait, en s'abaissant, jusqu'au village de Heinrichsdorf, par où passait la grande route de Friedland à Kœnigsberg. Ce point avait beaucoup d'importance, car les Russes, voulant gagner Kœnigsberg, devaient en disputer la route avec acharnement. En outre, ce côté du champ de bataille étant plus découvert, était naturellement plus difficile à défendre. Lannes, qui n'avait pas encore assez de troupes pour s'y établir, avait placé sur sa gauche, en profitant des bois et des hauteurs, le reste de ses bataillons, s'approchant ainsi, sans pouvoir les occuper, des maisons de Heinrichsdorf.
Le feu commence à trois heures du matin sur le champ de bataille de Friedland.
Le feu, commencé à trois heures du matin, était tout à coup devenu fort vif. Notre artillerie, placée sur le plateau de Posthenen, sous la protection des grenadiers Oudinot, tenait les Russes à distance, et leur faisait éprouver d'assez grands dommages. À droite, nos voltigeurs répandus sur la lisière du bois de Sortlack, arrêtaient leur infanterie par un feu incessant de tirailleurs, et les chevaux saxons, lancés par le général Grouchy, avaient fourni plusieurs charges heureuses contre leur cavalerie. Les Russes étant devenus menaçants vers Heinrichsdorf, le général Grouchy, transporté de la droite à la gauche, s'y rendit au galop, afin de leur disputer la route de Kœnigsberg, qui était le point important pour la possession duquel on allait verser des flots de sang.