Diverses routes se présentent pour le traverser. Premièrement, on peut, en partant de Mayence, se diriger à droite, remonter la vallée sinueuse du Mein, jusqu'au-dessus de Wurzbourg, et même jusqu'à ses sources. Là, aux environs de Cobourg, on rencontre les sommets boisés, qui, sous le nom de forêt de Thuringe, séparent la Franconie de la Saxe, et desquels s'échappent le Mein d'un côté, la Saale de l'autre. On les traverse par trois défilés, ceux de Bayreuth à Hof, de Kronach à Schleitz, de Cobourg à Saalfeld, puis on descend en Saxe par la vallée de la Saale. (Voir les cartes nos 28 et 34.) Telle est la première route. À gauche de ces sommets boisés qui forment la forêt de Thuringe, se trouve la seconde. Pour la suivre, on remonte le Mein, de Mayence jusqu'à Hanau; là on le quitte pour se jeter dans la vallée de la Werra, ou pays de Fulde, on laisse à droite la forêt de Thuringe, on descend par Eisenach, Gotha, Weimar, dans les plaines de la Thuringe et de la Saxe, et on arrive sur les bords de l'Elbe. Cette dernière voie a toujours été la grande route de l'Allemagne, celle de Francfort à Leipzig.

La troisième route enfin consiste à tourner le centre montagneux de l'Allemagne, et à s'élever au nord, jusqu'à ce qu'on ait atteint la plaine de la Westphalie, ce qu'on fait en suivant le cours du Rhin jusqu'à Wesel, en le passant à Wesel, en cheminant ensuite à travers la Westphalie et le Hanovre, les montagnes à droite, la mer à gauche. On trouve ainsi sur ses pas l'Ems, le Wéser, et enfin l'Elbe, devenu à cette extrémité de son cours l'un des fleuves les plus considérables de l'Europe.

De ces diverses manières de pénétrer dans la plaine du Nord, Napoléon avait choisi la première, celle qui conduit des sources du Mein aux sources de la Saale, en traversant les défilés de la Franconie.

Route préférée par Napoléon.

Les motifs de son choix étaient profonds. D'abord il avait ses troupes dans la haute Franconie, et s'il les eût transportées vers le nord, pour gagner la Westphalie, il se serait exposé à faire le double ou le triple du chemin, et à démasquer son mouvement par la longueur seule du trajet. Indépendamment de la longueur et de la signification de ce trajet, il aurait rencontré l'Ems, le Wéser, l'Elbe, et eût été obligé de franchir ces fleuves, dans la partie inférieure de leur cours, lorsqu'ils sont devenus de redoutables obstacles. Ces raisons ne laissaient de choix qu'entre deux partis: ou il fallait prendre la grande route centrale de l'Allemagne, qui se dirige par Francfort, Hanau, Fulde, Gotha, Weimar sur Leipzig, et passe à gauche de la forêt de Thuringe; ou bien il fallait remonter le Mein jusqu'à sa source, et se jeter de la vallée du Mein dans la vallée de la Saale, ce qui consistait à passer à la droite de la forêt de Thuringe. (Voir les cartes nos 28 et 34.) Cependant, entre ces deux routes, la seconde était de beaucoup préférable, par une raison qui tenait au plan général de Napoléon, et à son système de guerre. Plus il passait à droite, plus il avait chance de tourner les Prussiens par leur gauche, de les gagner de vitesse sur l'Elbe, de les séparer de la Saxe, de leur en ôter les ressources et les soldats, de franchir l'Elbe dans la partie de son cours la plus facile à traverser, de se rendre maître de Berlin, et enfin après avoir devancé les Prussiens sur l'Elbe, de les prévenir sur l'Oder, par où les Russes pouvaient arriver à leur secours. Si Napoléon atteignait ce but, il faisait quelque chose de pareil à ce qu'il avait accompli l'année précédente, en tournant le général autrichien Mack, en l'isolant des secours russes, et en coupant en deux les forces de la coalition, de manière à battre une portion après l'autre. Être le premier sur l'Elbe et sur l'Oder, était donc le grand problème à résoudre dans cette guerre. Pour cela, les défilés qui conduisent de la Franconie dans la Saxe, en passant à droite de la forêt de Thuringe, étaient la vraie route que Napoléon devait préférer, sans compter que ses troupes y étaient toutes transportées, et qu'il n'avait qu'à partir du point où elles se trouvaient pour entrer en action.

Mais ce à quoi il devait surtout s'appliquer pour réussir, c'était à mettre les Prussiens en doute sur son véritable projet, c'était à leur persuader qu'il prendrait la route de Fulde, d'Eisenach et de Weimar, c'est-à-dire la route centrale de l'Allemagne, celle qui passe à la gauche de la forêt de Thuringe. (Voir la carte no 34.) Dans ce but, il avait placé une partie de son aile gauche, composée des cinquième et septième corps, aux ordres des maréchaux Lannes et Augereau, vers Kœnigshofen et Hildburghausen, sur la Werra, donnant à croire qu'il allait se transporter dans la haute Hesse. Et en effet, il y avait là de quoi les mettre en erreur. Napoléon ne s'en était pas tenu à cette démonstration; il avait voulu accroître leurs incertitudes, en ordonnant d'autres démonstrations vers la Westphalie. La marche du roi de Hollande, précédée de faux bruits, avait eu cet objet. Cependant elle n'avait pu tromper les Prussiens, jusqu'à leur persuader que Napoléon attaquerait par la Westphalie. Outre la présence de l'armée française dans la Franconie, une circonstance accessoire avait suffi pour les éclairer. La division Dupont, toujours employée séparément depuis les combats de Haslach et d'Albeck, avait été envoyée sur le bas Rhin, afin d'occuper le grand-duché de Berg. La guerre approchant, elle avait été ramenée sur Mayence et Francfort. Ce mouvement de gauche à droite enlevait toute vraisemblance à une opération offensive du côté de la Westphalie, et conduisait à croire que l'attaque se ferait ou par le pays de Fulde, ou par la Franconie, soit à gauche, soit à droite de la forêt de Thuringe. Mais lequel de ces deux passages serait préféré par Napoléon, là était le doute, que ce profond calculateur entretenait avec un soin infini dans l'esprit des généraux prussiens.

État de l'armée prussienne.

Rien ne peut donner une idée de l'agitation qui régnait parmi ces malheureux généraux. Ils étaient tous réunis à Erfurt, sur le revers de la forêt de Thuringe, avec les ministres, le roi, la reine et la cour, délibérant dans une espèce de confusion difficile à peindre. Les forces prussiennes, rassemblées d'abord dans chaque circonscription militaire, avaient été ensuite concentrées en deux masses, l'une aux environs de Magdebourg, sous le duc de Brunswick, l'autre aux environs de Dresde, sous le prince de Hohenlohe. (Voir la carte no 34.) Armée du duc de Brunswick. L'armée principale, portée de Magdebourg à Naumbourg, sur la Saale, puis à Weimar et Erfurt, était dans ce moment autour de cette dernière ville, rangée derrière la forêt de Thuringe, son front couvert par la longueur de la forêt, et sa gauche par les rives escarpées de la Saale. Le duc de Weimar, avec un fort détachement de troupes légères, occupait l'intérieur de la forêt, et poussait des reconnaissances au delà. Le général Ruchel formait la droite de cette armée avec les troupes de Westphalie.

Armée du prince de Hohenlohe.

On pouvait évaluer à 93 mille hommes cette armée principale, en y comprenant le corps du général Ruchel. La seconde armée, organisée en Silésie, avait été dirigée sur la Saxe, pour entraîner, moitié persuasion, moitié crainte, le malheureux électeur, qui n'avait ni intérêt ni goût à la guerre. Cédant enfin après beaucoup d'hésitations, il venait de promettre 20 mille Saxons, d'assez bonnes troupes, et de livrer le pont de Dresde aux Prussiens, à condition qu'on couvrirait la Saxe, en y plaçant l'une des deux armées agissantes. Les 20 mille Saxons n'étaient pas prêts, et faisaient attendre le prince de Hohenlohe, qui remontait lentement la Saale, pour prendre position vis-à-vis des défilés qui conduisent de la Franconie en Saxe, en face du rassemblement des troupes françaises. Le contingent prussien du pays de Bayreuth, sous le commandement du général Tauenzien, s'était retiré sur Schleitz, à notre approche, et formait ainsi l'avant-garde du prince de Hohenlohe. Celui-ci, avec les 20 mille Saxons qu'il attendait, et les trente et quelques mille Prussiens de la Silésie, devait avoir sous la main un corps de plus de cinquante mille hommes.