Évaluation des forces prussiennes.

Telles étaient les deux armées prussiennes. Pour toute réserve, il y avait à Magdebourg un corps d'environ 15 mille hommes, placé sous les ordres d'un prince de Wurtemberg, brouillé avec sa famille. Il faut ajouter à cette énumération les garnisons des places de l'Oder et de la Vistule, qui montaient à environ 25 mille hommes. Ainsi les Prussiens, compris 20 mille Saxons, n'avaient pas plus de 180 ou 185 mille soldats à leur disposition, et n'en comptaient pas en propre plus de 160 ou 165 mille[2].

On allait donc opposer 180 mille Allemands à 190 mille Français, que cent mille autres devaient suivre bientôt, et qui étaient tellement aguerris, qu'ils pouvaient être présentés dans la proportion d'un contre deux, quelquefois même d'un contre trois, aux meilleures troupes européennes. Nous ne parlons pas du poids que jetaient dans la balance le génie et la présence de Napoléon. La folie d'une telle lutte était par conséquent bien grande de la part des Prussiens, sans compter la faute politique d'une guerre entre la Prusse et la France, faute, il est vrai, égale des deux côtés. État moral de l'armée prussienne. Du reste, les Prussiens étaient braves, comme le furent toujours les Allemands; mais, depuis la fin de la guerre de Sept-Ans, c'est-à-dire, depuis 1763, ils n'avaient figuré dans aucune guerre sérieuse, car leur intervention en 1792, dans la lutte de l'Europe contre la Révolution française, n'avait été ni bien longue, ni bien opiniâtre. Aussi n'avaient-ils participé à aucun des changements apportés depuis quinze ans à l'organisation des troupes européennes; ils faisaient consister l'art de la guerre dans une régularité de mouvements, qui sert beaucoup plus sur les champs de manœuvre que sur les champs de bataille; ils étaient suivis d'une quantité de bagages suffisante à elle seule pour perdre une armée, par les obstacles qu'elle apporte à sa marche. Au surplus l'orgueil, qui est une grande force morale, était extrême chez les Prussiens, surtout parmi les officiers, et il était accompagné chez eux d'un sentiment plus noble encore, d'un patriotisme irréfléchi mais ardent.

Le duc de Brunswick.

Leur armée ne péchait pas moins par la confusion des conseils que par la qualité des troupes. Le roi avait confié la direction de cette guerre au duc de Brunswick, par déférence pour la vieille renommée de ce neveu, de cet élève du grand Frédéric. Il y a des réputations établies qui sont quelquefois destinées à perdre les empires: on ne pourrait pas en effet leur refuser le commandement, et quand on le leur a déféré, le public qui aperçoit l'insuffisance sous la gloire, blâme un choix qu'il a imposé, et le rend plus fâcheux en infirmant par la critique l'autorité morale du commandement, sans laquelle l'autorité matérielle n'est rien. C'est ce qui arrivait pour le duc de Brunswick. On déplorait généralement ce choix parmi les Prussiens, et on s'en exprimait avec une hardiesse dont il eût été impossible de trouver ailleurs un exemple, car il semblait que chez cette nation la liberté d'esprit et de langage dût prendre naissance dans le sein de l'armée. Le duc de Brunswick, doué de lumières étendues, avantage que ne possèdent pas toujours les hommes dont la renommée a exagéré le mérite, se jugeait impropre aux guerres si actives et si terribles du temps. Il avait accepté le commandement par une faiblesse de vieillard, pour n'avoir pas le chagrin de le laisser à des rivaux, et il se sentait accablé sous ce fardeau. Jugeant aussi bien les autres qu'il se jugeait lui-même, il appréciait, comme elle le méritait, la folie de la cour et celle de la jeune noblesse militaire, et il n'en était pas moins effrayé que de sa propre insuffisance. À côté du duc de Brunswick se trouvait un autre débris du règne de Frédéric, c'était le vieux maréchal de Mollendorf, lui aussi chargé d'années, mais modeste, dévoué, n'exerçant aucune autorité, et uniquement appelé à donner des avis, car le roi, incertain en toutes choses, n'osant pas prendre le commandement, et ne pouvant se résoudre à le confier entièrement à personne, voulait consulter au sujet de chacune des résolutions de son état-major, et juger chaque ordre avant d'en permettre l'exécution. À la faiblesse des vieillards se joignaient les prétentions des jeunes gens, convaincus qu'à eux seuls appartenaient le talent et le droit de faire la guerre. Le prince de Hohenlohe. Le principal d'entre eux était le prince de Hohenlohe, chef de la seconde armée, et l'un des souverains allemands dépouillés de leurs États par la nouvelle Confédération du Rhin. Plein de passions et d'orgueil, il devait à quelques hardiesses heureuses, dans la guerre de 1792, la réputation d'un général habile et entreprenant. Cette réputation, fort peu méritée, avait suffi pour lui inspirer l'ambition d'être indépendant du généralissime, et d'agir d'après ses inspirations personnelles. Il en avait adressé la demande au roi, qui, n'osant ni accéder ni résister à ses désirs, avait souffert à côté du commandement en chef, un commandement secondaire, mal défini, tendant à l'isolement et à l'insubordination. Voulant attirer la guerre à lui, le prince de Hohenlohe s'efforçait d'établir le théâtre des opérations principales sur la haute Saale, où il se trouvait, tandis que le duc de Brunswick aspirait à le fixer derrière la forêt de Thuringe, où il était venu se placer. De ce triste conflit devaient naître bientôt les plus fâcheuses conséquences. Le général Ruchel, le prince Louis. Venaient ensuite les déclamateurs, comme le général Ruchel, celui qui s'était permis d'offenser M. d'Haugwitz, le prince Louis, qui avait si fort contribué à entraîner la cour, décidés les uns et les autres à ne favoriser que le plan qui aboutirait à l'offensive immédiate, dans la crainte d'un retour vers les idées pacifiques, et d'un accommodement entre Frédéric-Guillaume et Napoléon. Le maréchal Kalkreuth. Parmi ces généraux, et contrastant avec eux, se faisait remarquer le maréchal Kalkreuth, moins âgé que les uns, moins jeune que les autres, supérieur à tous par ses talents, propre encore aux fatigues quoique ayant pris une part glorieuse aux campagnes du grand Frédéric, jouissant de la confiance de l'armée et la méritant, jugeant la guerre actuelle extravagante, le chef chargé de la diriger incapable, disant de plus son opinion avec une hardiesse qui contribuait à ébranler profondément l'autorité du généralissime. C'est par lui que l'armée aurait voulu être commandée, bien qu'en présence des soldats français et de Napoléon, il n'eût peut-être pas mieux fait que le duc de Brunswick lui-même. À ces personnages militaires étaient venus s'ajouter divers personnages civils, M. d'Haugwitz, premier ministre, M. Lombard, secrétaire du roi, M. de Lucchesini, ministre de Prusse à Paris, plus une quantité de princes allemands, entre autres l'électeur de Hesse, qu'on cherchait vainement à entraîner dans la guerre, et, enfin, complétant ce pêle-mêle, la reine avec quelques-unes de ses dames, montant à cheval, et se montrant aux troupes qui la saluaient de leurs acclamations. Présence de la reine de Prusse au quartier général. Lorsque les gens sensés demandaient ce que faisait là cette personne auguste, qui, par son rang et son sexe, semblait si déplacée dans un quartier général, on répondait que son énergie était utile, qu'elle seule soutenait le roi, l'empêchait de faiblir, et on alléguait ainsi pour excuser sa présence, une raison non moins inconvenante que sa présence elle-même.

Attitude de MM. d'Haugwitz et Lombard.

M. d'Haugwitz, M. Lombard, et tous les anciens partisans de l'alliance française, essayaient d'obtenir leur pardon par un désaveu peu honorable de leur conduite antérieure. MM. d'Haugwitz et Lombard, qui avaient assez d'esprit pour juger ce qui se passait sous leurs yeux, et qui auraient dû se retirer quand la politique de paix était devenue impossible, pour laisser à M. de Hardenberg les conséquences de la politique de guerre, affectaient au contraire la plus grande chaleur de sentiments, afin qu'on crût à la sincérité de leur retour. Ils poussaient la faiblesse jusqu'à se calomnier eux-mêmes, en insinuant que leur attachement à l'alliance française n'avait été de leur part qu'une feinte pour tromper Napoléon, et pour différer une rupture qu'ils prévoyaient, mais dont le roi, toujours ami de la paix, leur avait impérieusement commandé de reculer le terme. Se donner comme des fourbes autrefois, afin de passer pour des hommes sincères aujourd'hui, n'était ni bien habile, ni bien honorable. Tout ce que gagnait M. d'Haugwitz à se conduire de la sorte, c'était de perdre en un jour le mérite d'une politique sage qui lui appartenait, pour assumer la responsabilité d'une politique désastreuse qui lui était étrangère.

M. de Gentz appelé au quartier général.

Il y avait alors en Allemagne un pamphlétaire spirituel et éloquent, ennemi ardent de la France, et dont les passions patriotiques, quoique vraies, n'étaient pas entièrement désintéressées, car il recevait des cabinets de Vienne et de Londres le prix de ses diatribes: ce pamphlétaire était M. de Gentz. C'est lui qui depuis plusieurs années écrivait les manifestes de la coalition, et remplissait les journaux de l'Europe de déclamations virulentes contre la France. MM. d'Haugwitz et Lombard l'avaient appelé au quartier général prussien, pour qu'il voulût bien rédiger le manifeste de la Prusse, et ils en étaient devant cet auteur de libelles, aux prières, aux caresses, aux excuses, l'accablant de prévenances et de marques de distinction, jusqu'à le présenter à la reine elle-même, et à lui ménager des entrevues avec cette princesse. Après l'avoir souvent dénoncé à la France comme un boute-feu vendu à l'Angleterre, ils le suppliaient en ce moment d'enflammer contre cette même France tous les cœurs allemands. Ils l'avaient chargé en outre d'être auprès de l'Autriche la caution de leur sincérité, s'excusant de combattre si tard l'ennemi commun, par l'assurance de l'avoir détesté toujours.