L'armée prussienne avait perdu 3 mille prisonniers, 9 ou 10 mille hommes tués ou blessés, plus le duc de Brunswick, le maréchal de Mollendorf, le général Schmettau, frappés mortellement, et surtout un nombre immense d'officiers, qui avaient bravement fait leur devoir. Le corps du maréchal Davout avait essuyé des pertes cruelles. Sur 26 mille hommes il en comptait 7 mille hors de combat. Les généraux Morand et Gudin étaient blessés; le général de Billy était tué; la moitié des généraux de brigade et des colonels étaient morts ou atteints de blessures graves. Jamais journée plus meurtrière, depuis Marengo, n'avait ensanglanté les armes françaises, et jamais aussi un plus grand exemple de fermeté héroïque n'avait été donné par un général et ses soldats.

L'armée royale se retira, sous la protection des deux divisions de réserve, que conduisait le maréchal Kalkreuth. Le rendez-vous, assigné à tous les corps désorganisés par la bataille, était Weimar, derrière le prince de Hohenlohe, qu'on supposait encore sain et sauf. Le roi y marcha, fort triste sans doute, mais comptant, sinon sur un retour de fortune, au moins sur une retraite en bon ordre, grâce aux 70 mille hommes du prince de Hohenlohe et du général Ruchel. Il cheminait, accompagné d'un fort détachement de cavalerie, lorsqu'on découvrit sur les derrières du champ de bataille d'Iéna, les troupes du maréchal Bernadotte. À leur vue on ne douta plus qu'il ne fût arrivé quelque accident à l'armée du prince de Hohenlohe. La seule vue du corps de Bernadotte, quoique inactif, jette en désordre l'armée prussienne qui se retire. On quitta précipitamment la route de Weimar, pour se jeter à droite sur celle de Sommerda. (Voir la carte no 34.) Mais bientôt la vérité fut connue tout entière, car l'armée du prince de Hohenlohe cherchait dans le moment auprès de l'armée du roi, l'appui que l'armée du roi cherchait auprès d'elle. On se rencontra par mille bandes détachées qui fuyaient dans toutes les directions, et les uns et les autres apprirent qu'ils avaient été vaincus, chacun de leur côté. À cette nouvelle le désordre, moins grand d'abord dans l'armée du roi, parce qu'elle n'était pas poursuivie, y fut porté au comble. Horrible déroute de l'armée prussienne. Une terreur subite s'empara de toutes les âmes; on se mit à courir confusément sur les routes, sur les sentiers, voyant partout l'ennemi, et prenant des fuyards pleins d'effroi eux-mêmes, pour les Français victorieux. Par surcroît de malheur, on trouva sur les chemins cette masse énorme de bagages, que l'armée prussienne, amollie par une longue paix, traînait à sa suite, et dans le nombre une quantité de bagages royaux, qui n'étaient pas en rapport avec la simplicité personnelle du roi Frédéric-Guillaume, mais que la présence de la cour avait rendus nécessaires. Pressés de se soustraire au péril, les soldats des deux armées prussiennes regardaient comme une calamité ces obstacles à la rapidité de leur fuite. La cavalerie se détournait, et se jetait à travers la campagne, se sauvant par escadrons isolés. L'infanterie rompait ses rangs, ravageant, culbutant ces bagages incommodes, et laissant au vainqueur le soin de les piller, parce qu'avant tout elle voulait fuir. Bientôt les deux divisions du maréchal Kalkreuth, restées seules en bon ordre, furent atteintes du désespoir général, et, malgré l'énergie de leur chef, commencèrent à se dissoudre. Les cadres se dégarnissaient d'heure en heure, et les soldats, qui n'avaient point partagé les passions de leurs officiers, trouvaient plus simple, en abandonnant leurs armes, et en se cachant dans les bois, de se dérober aux conséquences de la défaite. Les routes étaient jonchées de sacs, de fusils, de canons. C'est ainsi que se retirait l'armée prussienne, à travers les plaines de la Thuringe, et vers les montagnes du Hartz, présentant un spectacle bien différent de celui qu'elle offrait peu de jours auparavant, lorsqu'elle promettait de se conduire devant les Français tout autrement que les Autrichiens ou les Russes[7].

L'armée de Hohenlohe fuyait partie à droite vers Sommerda, partie à gauche vers Erfurt, au delà de Weimar. Une moitié de l'armée royale, celle qui avait quitté le champ de bataille la première, avec ordre de se diriger sur Weimar, trouvant cette ville dans les mains de l'ennemi, allait à Erfurt, portant avec elle ses chefs mortellement blessés, le duc de Brunswick, le maréchal de Mollendorf, le général Schmettau. Le reste de l'armée royale marchait vers Sommerda, non que cela fût ordonné, mais parce que Sommerda, Erfurt, étaient les villes qui se rencontraient sur les derrières du pays où l'on avait combattu. Personne n'avait pu donner un ordre depuis que ce délire de terreur s'était emparé de toutes les têtes. Le roi, entouré de quelque cavalerie, marchait vers Sommerda. Le prince de Hohenlohe, qui s'était retiré avec 12 ou 15 cents chevaux, n'en avait pas 200, quand il arriva le lendemain matin 15 à Tennstädt. Il demandait des nouvelles du roi, qui en demandait de lui. Aucun chef ne savait où étaient les autres.

Pendant cette terrible nuit, les vainqueurs ne souffraient pas moins que les vaincus. Ils étaient couchés sur la terre, bivouaquant par la nuit la plus froide, n'ayant presque rien à manger, à la suite d'une journée de combat, naturellement peu productive en vivres. Beaucoup d'entre eux, atteints plus ou moins gravement, gisaient sur la terre, à côté des blessés ennemis, confondant leurs gémissements, car ce n'est pas dans un si court intervalle que l'ambulance la mieux organisée aurait pu ramasser douze ou quinze mille blessés. Napoléon, par bonté autant que par calcul, avait, durant plusieurs heures, veillé de sa personne à leur enlèvement, et il était rentré ensuite à Iéna, où il avait trouvé, lui aussi, un redoublement de nouvelles, c'est-à-dire l'annonce d'une seconde victoire, plus glorieuse encore que celle qui avait été remportée sous ses yeux. Satisfaction de Napoléon en apprenant la bataille d'Awerstaedt. Son indignation contre le maréchal Bernadotte. Il se refusait d'abord à croire tout ce qu'on lui mandait, parce qu'une lettre du maréchal Bernadotte, pour excuser par un mensonge une conduite impardonnable, lui disait que le maréchal Davout avait à peine neuf à dix mille hommes devant lui. Un officier du maréchal Davout, le capitaine Trobriand, étant venu lui apprendre qu'on avait eu 70 mille hommes à combattre, il ne put ajouter foi à ce rapport, et lui répondit: Votre maréchal y voit double.—Mais quand il sut tous les détails, il ressentit la joie la plus vive, et combla d'éloges, bientôt après de récompenses, l'admirable conduite du troisième corps. Il fut indigné contre le maréchal Bernadotte, et peu surpris. Dans le premier moment il voulut sévir avec éclat, et songea même à ordonner un jugement devant un conseil de guerre. Mais la parenté, une sorte de faiblesse à sévir autrement qu'en paroles véhémentes, firent bientôt dégénérer sa résolution de sévérité en un mécontentement, qu'il ne prit du reste aucun soin de cacher. Le maréchal Bernadotte en fut quitte pour des lettres du prince Berthier et de Napoléon lui-même, lettres qui durent le rendre profondément malheureux, s'il avait le cœur d'un citoyen et d'un soldat.

Témoignages de satisfaction donnés au maréchal Davout et à son corps d'armée.

Le lendemain matin Duroc fut envoyé à Naumbourg. Il portait au maréchal Davout une lettre de l'Empereur, et des témoignages éclatants de satisfaction pour tout le corps d'armée.—Vos soldats et et vous, monsieur le maréchal, disait Napoléon, avez acquis des droits éternels à mon estime et à ma reconnaissance.—Duroc devait se rendre dans les hôpitaux, visiter les blessés, leur apporter la promesse de récompenses éclatantes, et prodiguer l'argent à tous ceux qui en auraient besoin. La lettre de l'Empereur fut lue dans les chambrées où l'on avait entassé les blessés, et ces malheureux, criant Vive l'Empereur! au milieu de leurs souffrances, exprimaient le désir de recouvrer la vie pour la lui dévouer encore.

Dispositions de Napoléon pour suivre l'armée prussienne dans sa fuite.

Napoléon, dès le lendemain 15 octobre, se mit en mesure de profiter de la victoire, avec cette activité qu'aucun capitaine, ancien ou moderne, n'égala jamais. Il prescrivit d'abord aux maréchaux Davout, Lannes et Augereau, dont les corps avaient beaucoup souffert dans la journée du 14, de se reposer deux ou trois jours à Naumbourg, à Iéna, à Weimar. Mais le maréchal Bernadotte, dont les soldats n'avaient pas tiré un coup de fusil, les maréchaux Soult et Ney, qui n'avaient eu qu'une partie de leurs troupes engagées, Murat, dont la cavalerie n'avait eu à essuyer que des fatigues, furent portés en avant, pour harceler l'armée prussienne, et en ramasser les débris, faciles à capturer dans l'état de désorganisation où elle était tombée. Murat, qui avait couché à Weimar, eut ordre de courir avec ses dragons à Erfurt le 15 au matin, et Ney de le suivre immédiatement. (Voir la carte no 34.) Le maréchal Soult dut, par Sommerda, Greussen, Sondershausen, Nordhausen, marcher à la suite de l'armée ennemie, et la poursuivre à travers la Thuringe, vers ces montagnes du Hartz, où elle semblait, dans son désordre, chercher un refuge. Il fut enjoint au maréchal Bernadotte de se diriger le jour même sur l'Elbe, en se portant vers la droite de l'armée par Halle et Dessau. On remarquera que Napoléon, soigneux de se concentrer la veille d'une grande bataille, le lendemain, quand il avait frappé l'ennemi, divisait ses corps, comme un vaste réseau, pour prendre tout ce qui fuyait, habile ainsi à modifier l'application des principes de la guerre, selon les circonstances, et toujours avec la justesse et l'à-propos qui assurent le succès.

Napoléon rend la liberté aux prisonniers saxons.