Ces ordres donnés, Napoléon accorda quelques soins à la politique. La direction que suivaient les Prussiens en se retirant, les éloignait de la Saxe. De plus, Napoléon tenait en son pouvoir une bonne partie des troupes saxonnes, qui avaient honorablement combattu, quoique fort peu satisfaites, tant de la guerre à laquelle on avait entraîné leur pays, que des mauvais procédés dont elles croyaient avoir à se plaindre de la part des Prussiens. Napoléon fit assembler à Iéna, dans une salle de l'Université, les officiers des troupes saxonnes. Se servant d'un employé des affaires étrangères, appelé auprès de lui, il leur adressa des paroles qui furent immédiatement traduites. Il leur dit qu'il ne savait pas pourquoi il était en guerre avec leur souverain, prince sage, pacifique, digne de respect; qu'il avait même tiré l'épée pour arracher leur pays à la dépendance humiliante dans laquelle le tenait la Prusse, et qu'il ne voyait pas pourquoi les Saxons et les Français, avec si peu de motifs de se haïr, persisteraient à combattre les uns contre les autres; qu'il était prêt, quant à lui, à leur donner un premier gage de ses dispositions amicales, en leur rendant la liberté, et en respectant la Saxe, pourvu qu'ils lui promissent, de leur côté, de ne plus porter les armes contre la France, et que les principaux d'entre eux allassent à Dresde proposer et faire accepter la paix. Les Saxons délivrés par Napoléon acceptent avec transport ses propositions pacifiques. Les officiers saxons, saisis d'admiration à la vue du personnage extraordinaire qui leur parlait, touchés de la générosité de ses propositions, répondirent par le serment unanime de ne plus servir, ni eux ni leurs soldats, pendant cette guerre. Quelques-uns s'offrirent à partir sur-le-champ pour Dresde, assurant qu'avant trois jours ils auraient apporté le consentement de leur souverain.
Par cet acte habile, Napoléon voulait désarmer le patriotisme germanique, si fort excité par les soins de la Prusse, et en traitant avec cette douceur un prince justement respecté, s'acquérir le droit de traiter avec rigueur un prince qui n'était estimé de personne. Ce dernier était l'électeur de Hesse, qui avait contribué par ses mensonges à provoquer la guerre, et qui, depuis la guerre, cherchait à trafiquer de son adhésion, résolu de se donner à celle des deux puissances que la victoire favoriserait. C'était un ennemi secret, dévoué aux Anglais, chez lesquels il avait déposé ses richesses. Napoléon n'avait garde en s'avançant en Prusse, de laisser un tel ennemi sur ses derrières. Les principes de la guerre commandaient de s'en débarrasser, et ceux d'une loyale politique ne le défendaient pas, car ce prince avait été pour la Prusse et pour la France un voisin sans foi. Napoléon exécute ses desseins à l'égard de l'électeur de Hesse, et envoie le 8e corps pour s'emparer de ses États. Sur-le-champ, avant d'aller plus loin, Napoléon ordonna au huitième corps de quitter Mayence, et de se porter sur Cassel, bien que ce corps ne dût pas compter encore plus de 10 à 12 mille hommes. Il prescrivit à son frère Louis de marcher par la Westphalie sur la Hesse, et de se joindre au maréchal Mortier avec 12 ou 15 mille hommes, pour concourir à exécuter les arrêts de la victoire. Toutefois, ne jugeant pas convenable de charger l'un de ses frères d'une commission aussi rigoureuse, il conseilla au roi Louis d'envoyer ses troupes au maréchal Mortier, et d'abandonner à celui-ci le soin d'opérer l'expropriation de la maison de Hesse, avec l'obéissance et la probité qui le distinguaient. Le maréchal Mortier devait déclarer que l'électeur de Hesse avait cessé de régner (forme déjà adoptée à l'égard de la maison de Naples), s'emparer de ses États au nom de la France, et licencier son armée, en offrant à ceux des soldats hessois qui voudraient encore servir de se rendre en Italie. C'étaient pour la plupart des hommes robustes, bien disciplinés, fort habitués à porter les armes hors de leur patrie, pour le compte de ceux qui les payaient, notamment pour le compte des Anglais, qui les employaient dans l'Inde avec beaucoup d'avantage. L'armée hessoise se composait de 32 mille soldats de toutes armes. C'était un précieux résultat que de ne plus laisser derrière soi cette force redoutable, surtout en voulant se porter au nord, aussi loin que le projetait Napoléon.
Avec ces divers ordres, Napoléon envoya sur le Rhin la nouvelle de ses éclatants succès, nouvelle qui devait dissiper les espérances de ses ennemis, les craintes de ses amis, et accroître chez les soldats restés à l'intérieur le zèle à rejoindre la grande armée. Suivant son usage, il y ajouta une multitude d'instructions pour l'appel des conscrits, pour l'organisation des dépôts, pour le départ des détachements destinés à recruter les cadres, et pour le règlement des affaires civiles, qui, sous son règne, ne souffraient jamais des préoccupations de la guerre.
Napoléon se transporte d'Iéna à Weimar.
D'Iéna, Napoléon se rendit à Weimar. Il y trouva toute la cour du grand-duc, compris la grande-duchesse sœur de l'empereur Alexandre. Il n'y manquait que le grand-duc lui-même, chargé du commandement d'une division prussienne. Cette cour polie et savante avait fait de Weimar l'Athènes de la moderne Allemagne, et sous sa protection Goëthe, Schiller, Wieland, vivaient honorés, riches et heureux. La grande-duchesse, qu'on accusait d'avoir contribué à la guerre, accourut au-devant de Napoléon, et troublée du tumulte qui régnait autour d'elle, s'écria en l'approchant: Sire, je vous recommande mes sujets.—Vous voyez, Madame, ce que c'est que la guerre, lui répondit froidement Napoléon.—Du reste, il s'en tint à cette vengeance, traita cette cour ennemie mais lettrée, comme Alexandre eût traité une ville de la Grèce, se montra plein de courtoisie envers la grande-duchesse, ne lui exprima aucun déplaisir de la conduite de son mari, fit respecter la ville de Weimar, et ordonna qu'on eût les soins convenables pour les généraux blessés, dont cette ville était remplie. De Weimar il prit à droite, et se dirigea sur Naumbourg, pour féliciter lui-même le corps du maréchal Davout, pendant que ses lieutenants poursuivaient à outrance l'armée prussienne.
Murat entre dans Erfurt.
L'infatigable Murat, dans cet intervalle, avait galopé avec ses escadrons jusqu'à Erfurt, et investi la place, qui, quoique de force médiocre, était cependant entourée d'assez bonnes murailles, et pourvue d'un matériel considérable. Elle regorgeait de blessés et de fuyards. On y avait transporté le maréchal de Mollendorf, pour lequel Napoléon avait recommandé les plus grands égards. Murat somma Erfurt, en faisant appuyer sa sommation par l'infanterie du maréchal Ney. Il n'y avait parmi les fuyards prussiens personne qui fût capable de tenir tête aux Français, et de répondre par une résistance énergique à l'impétuosité de leur poursuite. D'ailleurs quatorze à quinze mille fuyards, dont six mille blessés, la plupart mourants, un désordre inouï, n'étaient guère des éléments de défense. La place capitula le soir même du 15. On y recueillit, outre les six mille blessés prussiens, neuf mille prisonniers et un butin immense. Murat et Ney en partirent immédiatement pour suivre le gros de l'armée prussienne.
Poursuite de l'armée prussienne sur Sondershausen et Nordhausen.
Murat avait envoyé à Weissensée les dragons de Klein, pour intercepter les corps qui fuyaient isolément. (Voir la carte no 34.) Cette ville était entre Sommerda où le roi avait passé la première nuit, et Sondershausen où il devait passer la seconde. Le général Klein y devança les Prussiens. Le général Blucher, arrivé avec sa cavalerie, fut fort étonné de rencontrer déjà sur son chemin les dragons de Murat. Ayant demandé à parlementer, il engagea une sorte de négociation avec le général Klein, et s'appuyant d'une lettre écrite par Napoléon au roi de Prusse, lettre qui contenait, disait-on, des offres de paix, il affirma sur sa parole qu'un armistice venait d'être signé. Le général Klein crut le général Blucher et ne mit aucun obstacle à sa retraite. Cette ruse de guerre sauva les restes de l'armée prussienne. Le général Blucher et le maréchal Kalkreuth purent ainsi se rendre à Greussen. Mais le maréchal Soult suivait ces corps d'armée sur la même route. Le lendemain matin 16, il atteignit à Greussen l'arrière-garde du maréchal Kalkreuth, lequel, voulant gagner du temps, fit valoir à son tour la fable d'un armistice. Le maréchal Soult ne s'y laissa pas prendre; il déclara ne pas croire à l'existence d'un armistice, et, après avoir employé quelques instants en pourparlers, afin de donner à son infanterie le temps de rejoindre, attaqua Greussen, l'emporta de vive force, et ramassa encore beaucoup de prisonniers, de chevaux et de canons. Le jour suivant 17, poursuivis et poursuivants s'acheminèrent sur Sondershausen et Nordhausen, les uns abandonnant aux autres des bagages, des canons, des bataillons entiers. On avait déjà recueilli plus de 200 bouches à feu sur toutes les routes, et plusieurs milliers de prisonniers.
Le prince de Hohenlohe est nommé commandant en chef de l'armée prussienne en retraite.