Pensées qui naissent dans l'esprit de Napoléon à la suite de ses triomphes sur la Prusse.

Ces soins accordés à des monuments d'art, du milieu même des capitales conquises, n'étaient chez Napoléon que des pensées accessoires, à côté des vastes pensées qui l'occupaient. Le glorieux événement d'Austerlitz lui avait déjà inspiré un sentiment excessif de ses forces, et avait apporté de nouveaux stimulants à sa gigantesque ambition. Celui d'Iéna mit le comble à sa confiance et à ses désirs. Il crut tout possible, et il désira tout, après cette destruction si complète et si prompte de la puissance militaire la plus estimée de l'Europe. Ses ennemis, pour déprécier ses triomphes antérieurs, lui ayant répété sans cesse que l'armée prussienne était la seule dont il fallût tenir compte, la seule qu'il fût difficile de vaincre, il les avait pris au mot, et l'ayant vaincue, mieux que vaincue, anéantie en un mois, il n'aperçut désormais aucune limite à sa puissance, et n'admit aucune borne à sa volonté. L'Europe lui sembla un champ sans maître, dans lequel il pourrait édifier tout ce qu'il voudrait, tout ce qu'il trouverait grand, sage, utile, ou brillant. Où donc aurait-il entrevu une résistance? L'Autriche désarmée par une seule manœuvre, celle d'Ulm, était tremblante, épuisée, incapable de reprendre les armes. Les Russes, quoique jugés braves, avaient été ramenés la baïonnette dans les reins, de Munich à Olmütz; et s'ils s'étaient arrêtés un instant à Hollabrunn, à Austerlitz, c'était pour essuyer d'accablantes défaites. Enfin la monarchie prussienne venait d'être détruite en trente jours. Quel obstacle, nous le répétons, pouvait-il entrevoir à ses projets? Les débris des armées russes, ralliés dans le Nord à vingt-cinq mille Prussiens, n'offraient pas un péril dont il dût s'effrayer. Aussi écrivait-il à l'archichancelier Cambacérès: «Tout ceci est un jeu d'enfants, auquel il faut mettre un terme; et cette fois je vais m'y prendre de telle façon avec mes ennemis, que j'en finirai avec tous.»— Napoléon se décide à pousser la guerre à outrance, jusqu'à ce qu'il ait soumis l'Europe entière à sa politique. Il se décida donc à pousser la guerre si loin, qu'il arracherait la paix à toutes les puissances, et la leur arracherait aussi brillante que durable. Ce n'était pas, il est vrai, aux cours du continent qu'il était difficile de l'arracher, mais à l'Angleterre, qui, défendue par l'Océan, avait seule échappé au joug dont l'Europe se voyait menacée. Napoléon systématise l'idée de DOMINER LA MER PAR LA TERRE. Napoléon s'était dit déjà qu'il dominerait la mer par la terre, et que si les Anglais voulaient lui fermer l'Océan, il leur fermerait le continent. Parvenu sur l'Elbe et l'Oder, il se confirma dans cette pensée plus que jamais; il la systématisa dans sa tête, et il écrivit à son frère Louis en Hollande: Je vais reconquérir les colonies par la terre. Dans la fermentation d'esprit que produisit chez lui le succès extraordinaire de la guerre de Prusse, il conçut les pensées les plus gigantesques qu'il ait enfantées de sa vie. D'abord il se promit de garder en dépôt tout ce qu'il avait conquis, et tout ce qu'il allait conquérir encore, jusqu'à ce que l'Angleterre eût restitué à la France, à la Hollande, à l'Espagne, les colonies qu'elle leur avait enlevées. Napoléon déclare qu'il ne rendra aucun des États européens qu'il a conquis, tant que l'Angleterre ne restituera pas les colonies qu'elles a prises à la France, à la Hollande, à l'Espagne. Les puissances continentales n'étant au fond que les auxiliaires subventionnés de l'Angleterre, il résolut de les tenir toutes pour solidaires de la politique britannique, et de poser comme principe essentiel de négociation, qu'il ne rendrait à aucune d'elles rien de ce qu'il avait pris, tant que l'Angleterre ne rendrait pas tout ou partie de ses conquêtes maritimes. Deux négociateurs prussiens, MM. de Lucchesini et de Zastrow étaient à Charlottenbourg, invoquant un armistice et la paix. Il refuse la paix à la Prusse, et lui accorde seulement un armistice, fondé sur la remise immédiate des places de l'Oder et de la Vistule. Il leur fit répondre par Duroc, demeuré l'ami de la cour de Berlin, que quant à la paix, il n'y fallait pas penser, tant qu'on n'aurait pas amené l'Angleterre à des vues plus modérées, et que la Prusse et l'Allemagne resteraient en ses mains comme gage de ce que l'Angleterre avait dérobé aux puissances maritimes; mais que pour un armistice il était prêt à en accorder un, à condition qu'on lui livrerait tout de suite la ligne sur laquelle il voulait hiverner, et dont il prétendait faire le point de départ de ses opérations futures, la ligne de la Vistule. En conséquence il demandait qu'on lui abandonnât sur-le-champ les places de la Silésie, telles que Breslau, Glogau, Schweidnitz, Glatz, et toutes celles de la Vistule, telles que Dantzig, Graudenz, Thorn, Varsovie, car si on ne les lui livrait pas, il allait, disait-il, les conquérir en quelques jours.

Le projet de blocus continental, depuis long-temps conçu par Napoléon, est définitivement arrêté, et converti à Berlin en loi de l'Empire.

Dans cette intention de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE, en privant la Grande-Bretagne de tous ses alliés, et en lui fermant tous les ports du continent, la première chose à faire, c'était de lui interdire sans aucun retard l'accès des vastes rivages occupés par les armées françaises. Déjà Napoléon avait par lui-même, ou par la Prusse, fermé les bouches de l'Ems, du Wéser et de l'Elbe. C'était là une application naturelle et légitime du droit de conquête, car la conquête confère tous les droits du souverain, et notamment le droit de clore les ports, ou d'intercepter les routes du pays conquis, sans qu'une telle rigueur puisse passer pour une violation du droit des gens envers qui que ce soit. Mais défendre l'entrée de l'Ems, de l'Elbe et du Wéser, était une mesure fort insuffisante pour atteindre le but que se proposait Napoléon, car malgré la surveillance la plus exacte des côtes, les marchandises anglaises étaient introduites par la contrebande, non-seulement dans le Hanovre, mais dans la Hollande, dont le gouvernement était sous notre influence directe, dans la Belgique, qui était devenue province française. D'ailleurs l'Ems, le Wéser et l'Elbe fermés, ces marchandises entraient par l'Oder, par la Vistule, et redescendaient ensuite du Nord au Midi. Elles renchérissaient beaucoup, il est vrai, mais le besoin de s'en défaire amenait les Anglais à les livrer à un prix qui compensait les frais de la contrebande et du transport. Il était donc nécessaire d'employer des moyens plus rigoureux contre les marchandises anglaises, et Napoléon n'était pas homme à se les interdire.

Le blocus sur le papier, tel que l'avaient imaginé les Anglais.

L'Angleterre elle-même venait d'autoriser tous les genres d'excès contre son commerce, en prenant une mesure extraordinaire, et l'une des plus attentatoires qu'on pût imaginer contre le droit des gens le plus généralement admis, celle qu'on a nommée blocus sur le papier. Ainsi que nous l'avons déjà exposé bien des fois, il est de principe chez la plupart des nations maritimes, que tout neutre, c'est-à-dire tout pavillon étranger à la guerre engagée entre deux puissances, a le droit de naviguer des ports de l'une aux ports de l'autre, de transporter quelque marchandise que ce soit, même celle de l'ennemi, excepté la contrebande de guerre, qui consiste dans les armes, les munitions, les vivres confectionnés pour l'usage des armées. Cette liberté ne cesse que lorsqu'il s'agit d'une place maritime, bloquée par une force navale telle que le blocus soit efficace. Dans ce cas, le blocus étant notifié, la faculté de pénétrer dans la place bloquée est suspendue pour les neutres. Mais si, dans les restrictions apportées à la liberté de naviguer, on ne s'arrête pas à cette limite certaine de la présence d'une force effective, il n'y a plus de raison pour qu'on ne frappe pas d'interdit les côtes entières du globe, sous prétexte de blocus. L'Angleterre avait déjà cherché à outrepasser les limites du blocus réel, en prétendant qu'avec quelques voiles, insuffisantes en nombre pour fermer les abords d'une place maritime, elle avait le droit de déclarer le blocus. Mais enfin elle avait admis la nécessité de la présence d'une force quelconque devant le port bloqué. Maintenant elle ne s'arrêtait plus à cette limite déjà si vague, et à l'époque de sa rupture momentanée avec la Prusse, occasionnée par la prise de possession du Hanovre, elle avait osé défendre tout commerce aux neutres, sur les côtes de France et d'Allemagne, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe. C'était l'abus de la force poussé au dernier excès, et dès lors il suffisait d'un simple décret britannique pour frapper d'interdit toutes les parties du globe qu'il plairait à l'Angleterre de priver de commerce.

Cette incroyable violation du droit commun fournissait à Napoléon un juste prétexte pour se permettre à l'égard du commerce anglais les mesures les plus rigoureuses. Il imagina un décret formidable, qui tout excessif qu'il puisse paraître, n'était qu'une juste représaille des violences de l'Angleterre, et qui avait de plus l'avantage de répondre parfaitement aux vues qu'il venait de concevoir. Décret de Berlin, daté du 21 novembre 1806. Ce décret, daté de Berlin, et du 21 novembre, applicable non-seulement à la France, mais aux pays occupés par ses armées, ou alliés avec elle, c'est-à-dire à la France, à la Hollande, à l'Espagne, à l'Italie, et à l'Allemagne entière, déclarait les Îles-Britanniques en état de blocus. Les conséquences de l'état de blocus étaient les suivantes:

Dispositif de ce décret.

Tout commerce avec l'Angleterre était absolument défendu;

Toute marchandise provenant des manufactures ou des colonies anglaises, devait être confisquée, non-seulement à la côte, mais à l'intérieur, chez les négociants qui s'en feraient dépositaires;