Toute lettre, venant d'Angleterre ou y allant, adressée à un Anglais ou écrite en anglais, devait être arrêtée dans les bureaux de poste, et détruite;
Tout Anglais quelconque saisi en France ou dans les pays soumis à ses armes, était déclaré prisonnier de guerre;
Tout bâtiment, ayant seulement touché aux colonies anglaises, ou à l'un des ports des trois royaumes, avait défense d'aborder aux ports français ou soumis à la France, et s'il faisait une fausse déclaration à ce sujet, il était reconnu de bonne prise;
Une moitié du produit des confiscations était destinée à indemniser les négociants français ou alliés, qui avaient souffert des spoliations de l'Angleterre: enfin les Anglais tombés en notre pouvoir devaient servir à l'échange des Français, ou des alliés devenus prisonniers.
Telles étaient ces mesures, inexcusables, assurément, si l'Angleterre n'avait pris soin de les justifier d'avance par ses propres excès. Napoléon ne s'en dissimulait pas la rigueur; mais afin d'amener l'Angleterre à se départir de sa tyrannie sur mer, il déployait une tyrannie égale sur terre; il voulait surtout intimider les agents du commerce anglais, et principalement les négociants des villes anséatiques, qui, se jouant des ordres donnés sur l'Elbe et le Wéser, faisaient circuler dans toutes les parties du continent les marchandises défendues. La menace de la confiscation, menace bientôt suivie d'effet, devait les faire trembler, et sinon clore, du moins rendre fort étroits les débouchés clandestinement ouverts au commerce britannique.
Napoléon, se disant que toutes les nations commerçantes étaient intéressées à la résistance qu'il opposait aux prétentions iniques de l'Angleterre, en concluait qu'elles devaient se résigner aux inconvénients d'une lutte devenue nécessaire; il pensait que ces inconvénients portant en particulier sur des spéculateurs de Hambourg, de Brême, de Leipzig, d'Amsterdam, contrebandiers de profession, ce n'était pas la peine de limiter ses moyens de représailles, par respect pour de tels intérêts.
Effet produit en Europe par le décret de Berlin.
L'effet de ce décret sur l'opinion de l'Europe fut immense. Les uns y virent un excès de despotisme révoltant, d'autres une politique profonde, tous un acte extraordinaire, proportionné à la lutte de géants que soutenaient l'une contre l'autre l'Angleterre et la France, la première osant s'emparer de la mer, qui avait été jusqu'alors la route commune des nations, pour y interdire tout commerce à ses ennemis, la seconde entreprenant l'occupation entière du continent à main armée, pour répondre à la clôture de la mer par celle de la terre! Spectacle inouï, sans exemple dans le passé et probablement dans l'avenir, que donnaient en ce moment les passions déchaînées des deux plus grands peuples de la terre!
Exécution du décret de Berlin dans tous les pays soumis à la France.
À peine ce décret, conçu, rédigé par Napoléon lui-même, et lui seul, sans la participation de M. de Talleyrand, à peine ce décret était-il signé, qu'il fut envoyé par des courriers extraordinaires aux gouvernements de Hollande, d'Espagne et d'Italie, avec ordre aux uns, sommation aux autres, de le mettre immédiatement à exécution. Le maréchal Mortier chargé d'exécuter, en Allemagne, le décret de Berlin. Le maréchal Mortier, qui avait déjà envahi la Hesse, fut chargé de se diriger en toute hâte sur les villes anséatiques, Brême, Hambourg, Lubeck, et de s'emparer non-seulement de ces villes, mais des ports du Mecklembourg et de la Poméranie suédoise, jusqu'aux bouches de l'Oder. Il lui était prescrit d'occuper les riches entrepôts des villes anséatiques, d'y saisir les marchandises d'origine britannique, d'y arrêter les négociants anglais, et de faire tout cela avec ponctualité, exactitude et probité. C'est parce qu'il espérait du maréchal Mortier, plus que de tout autre, une exécution également rigoureuse et probe, que Napoléon l'avait chargé d'une pareille commission. Il lui ordonna d'amener en Allemagne un certain nombre de marins tirés de la flottille de Boulogne, de les faire croiser dans des embarcations aux embouchures de l'Elbe et du Wéser, d'armer de canons toutes les passes, et de couler à fond tout bâtiment suspect qui chercherait à forcer le blocus.