Tel fut le blocus continental, par lequel Napoléon répondit au blocus sur le papier, imaginé par l'Angleterre.
Napoléon veut pousser la guerre continentale jusqu'aux extrémités septentrionales de l'Europe, afin d'achever la soumission de toutes les puissances à sa politique.
Mais pour soumettre le continent à sa politique, il fallait que Napoléon poussât la guerre plus loin encore qu'il ne l'avait fait. L'Autriche était, il y a six mois, dans ses puissantes mains; elle y pouvait être encore dès qu'il le voudrait. La Prusse y était actuellement. Mais la Russie, toujours repoussée quand elle avait paru dans les régions de l'Occident, échappait néanmoins à ses coups, en se retirant au delà de la Vistule et du Niémen. Elle était le seul allié qui restât à l'Angleterre, et il fallait la battre, aussi complétement qu'on avait battu l'Autriche et la Prusse, pour réaliser dans toute son étendue la politique de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE. Dans son projet de porter la guerre jusqu'aux frontières de la Russie, Napoléon est amené à l'idée de reconstituer la Pologne. Napoléon était donc résolu à s'élever au nord, et à courir à la rencontre des Russes, au milieu des campagnes de la Pologne, prêtes à s'insurger à son aspect. Jamais guerrier parti du Rhin n'avait touché à la Vistule, encore moins au Niémen. Mais celui qui avait fait flotter le drapeau tricolore sur les bords de l'Adige, du Nil, du Jourdain, du Pô, du Danube, de l'Elbe, pouvait, et devait exécuter cette marche audacieuse! Toutefois, sa présence dans les régions du nord, suscitait à l'instant une immense question européenne, c'était le rétablissement de la Pologne. Les Polonais avaient toujours dit: La France est notre amie, mais elle est bien loin!—Quand la France s'approchait de la Pologne jusqu'à l'Oder, l'idée d'une grande réparation ne devait-elle pas devenir chez l'une le sujet d'une espérance fondée, chez l'autre le sujet d'un projet réfléchi? Les Polonais, en apprenant l'arrivée de Napoléon à Berlin, accourent en foule pour lui offrir le secours de leurs bras. Ces infortunés Polonais, si légers dans leur conduite, si sérieux dans leurs sentiments, poussaient des cris d'enthousiasme, en apprenant nos victoires, et une foule d'émissaires accourus à Berlin, conjuraient Napoléon de se porter sur la Vistule, lui promettant leurs biens, leurs bras, leurs vies, pour l'aider à reconstituer la Pologne. Ce projet, si séduisant, si généreux, si politique s'il eût été plus praticable, était l'une de ces entreprises, dont l'imagination ébranlée de Napoléon devait s'éprendre en ce moment, et l'un de ces spectacles imposants qu'il convenait à sa grandeur de donner au monde. En se transportant au milieu de la Pologne il ajoutait, il est vrai, aux difficultés de la guerre actuelle, la difficulté la plus grave de toutes, celle des distances et du climat; mais il enlevait à la Prusse et à la Russie les ressources des provinces polonaises, ressources considérables en hommes et en denrées alimentaires; il sapait la base de la puissance russe; il essayait de rendre à l'Europe le service le plus signalé qu'on lui eût jamais rendu; il ajoutait de nouveaux gages à ceux dont il était déjà nanti, et qui devaient lui servir à obtenir de l'Angleterre des restitutions maritimes au moyen de restitutions continentales. Napoléon forme le projet de se porter sur la Vistule. Les vastes pays placés sur la route du Rhin à la Vistule, causes de faiblesse pour un général ordinaire, allaient devenir sous le plus grand des capitaines, des sources abondantes en choses nécessaires à la guerre; il allait en tirer, grâce à une habile administration, vivres, munitions, armes, chevaux, argent. Quant au climat, si redoutable dans ces contrées en novembre et décembre, il en tenait compte sans doute, mais il était résolu dans cette campagne à s'arrêter sur la Vistule. Si on la lui livrait par l'armistice proposé, il avait le projet de s'y établir; si au contraire on la lui contestait, il voulait la conquérir en quelques marches, y faire camper ses troupes pendant la durée de l'hiver, les y nourrir avec les blés de la Pologne, les y chauffer avec les bois de ses forêts, les recruter avec de nouveaux soldats venus du Rhin, et au printemps suivant, partir de la Vistule pour s'enfoncer au nord, plus avant qu'aucun homme ne l'avait jamais osé.
Excité par le succès, poussé par son génie et par la fortune à une grandeur de pensées à laquelle aucun chef d'empire ou d'armée n'était encore parvenu, il n'hésita pas un instant sur le parti à prendre, et il disposa tout pour s'avancer en Pologne. Il avait bien, en passant le Rhin, fait entrer dans ses desseins l'idée d'une audacieuse marche au nord, mais vaguement. C'est à Berlin, et après les succès si rapides et si éclatants obtenus sur la Prusse, qu'il en forma le projet sérieux.
Compte qu'il fallait tenir de l'Autriche en s'avançant en Pologne.
Cependant à tout ceci il y avait, outre les périls inhérents à l'entreprise elle-même, un danger particulier que Napoléon ne se dissimulait pas, c'était l'impression qu'en éprouverait l'Autriche, laquelle, bien que vaincue, et vaincue jusqu'à l'épuisement, pouvait néanmoins être tentée de saisir l'occasion pour se jeter sur nos derrières.
La conduite actuelle de cette cour était de nature à inspirer plus d'une crainte. Aux offres d'alliance que Napoléon lui avait fait parvenir à la suite de ses entretiens avec le duc de Wurzbourg, elle avait répondu par des démonstrations affectées de bienveillance, feignant d'abord de ne pas comprendre les ouvertures de notre ambassadeur, et quand on s'était expliqué d'une manière plus claire, alléguant qu'un rapprochement trop étroit avec la France entraînerait de sa part une rupture avec la Russie et la Prusse, et qu'au lendemain d'une longue lutte, recommencée trois fois depuis quinze ans, elle n'était plus capable de faire la guerre, ni pour ni contre aucune puissance.
L'Autriche refuse de s'expliquer et, en attendant, réunit 60 mille hommes en Bohême.
À ces paroles évasives elle venait d'ajouter des actes plus significatifs. Elle avait réuni 60 mille hommes en Bohême, lesquels, placés d'abord le long de la Bavière et de la Saxe, se transportaient actuellement vers la Gallicie, suivant en quelque sorte derrière leurs frontières le mouvement des armées belligérantes. Indépendamment de ces 60 mille hommes, elle avait dirigé de nouvelles troupes vers la Pologne, et elle apportait une extrême activité à former des magasins en Bohême et en Gallicie. Quand on la questionnait sur ces armements, elle répondait par des raisons banales, tirées de sa sûreté personnelle, disant qu'exposée de toutes parts au contact d'armées ennemies qui se faisaient la guerre, elle ne devait permettre à aucune de violer son territoire, et que les mesures dont on lui demandait compte n'étaient que des mesures de pure précaution.
Napoléon ne se laisse point tromper par les paroles de l'Autriche, et voit en elle un ennemi secret et irréconciliable.