À peu près en même temps, le maréchal Augereau avait cheminé sur la lisière qui sépare la Posnanie de la Poméranie, laissant la Warta à droite, et se portant à gauche le long de la Netze. Il passa par Landsberg, Driesen, Schneidmühl (voir la carte no 37), à travers un pays triste, pauvre, médiocrement peuplé, qui ne pouvait donner des signes de vie fort expressifs. Le maréchal Augereau ne rencontra rien qui put exalter son imagination, eut beaucoup de peine à marcher, et aurait eu encore plus de peine à vivre, sans un convoi de caissons qui transportait le pain de ses troupes. Aux environs de Nackel les eaux cessent de couler vers l'Oder, et commencent à couler vers la Vistule. Un canal joignant la Netze avec la Vistule, part de Nackel, et aboutit à la ville de Bromberg, qui est l'entrepôt du commerce du pays. Le corps d'Augereau y trouva quelque soulagement à ses fatigues.
Marche du maréchal Lannes dans le même pays.
Le maréchal Lannes s'était avancé par Stettin, Stargard, Deutsch-Krone, Schneidmühl, Nackel, et Bromberg, flanquant la marche du corps d'Augereau, comme celui-ci flanquait la marche du corps de Davout. Il longeait, lui aussi, la limite du pays allemand et polonais, et parcourait un sol plus difficile, plus triste encore que celui qu'avait traversé le maréchal Augereau. Impressions qu'éprouve le maréchal Lannes en traversant le duché de Posen, et jugement qu'il porte à l'égard du rétablissement de la Pologne. Il voyait les Allemands hostiles, les Polonais timides, et, dominé par les impressions qu'il recevait d'un pays sauvage et désert, par les renseignements qu'il recueillait sur les Polonais, dans une contrée qui ne leur était pas favorable, il fut porté à regarder comme une œuvre téméraire, et même folle, le rétablissement de la Pologne. Nous avons déjà parlé de cet homme rare, de ses qualités, de ses défauts: il faudra en parler souvent encore, dans le récit d'une époque pendant laquelle il a tant prodigué sa noble vie. Lannes, impétueux dans ses sentiments, dès lors inégal de caractère, enclin à l'humeur, même envers son maître qu'il aimait, était de ceux que le soleil, en se cachant ou en se montrant, abattait ou relevait tour à tour. Mais, ne perdant jamais sa trempe héroïque, il retrouvait dans les dangers la force calme, que les souffrances et les contrariétés lui avaient enlevée un moment. On ne serait pas juste envers cet homme de guerre supérieur, si on n'ajoutait pas ici, qu'un grand fonds de bon sens se joignait chez lui à l'inégalité d'humeur, pour le porter à blâmer chez Napoléon un esprit d'entreprise immodéré, et à faire entendre souvent, au milieu de nos plus beaux triomphes, de sinistres prophéties. Après le succès de la guerre de Prusse, il aurait voulu qu'on s'arrêtât sur l'Oder, et ne s'était pas imposé la moindre contrainte dans l'expression de cette opinion. Parvenu à Bromberg à la suite d'une marche pénible, il écrivit à Napoléon qu'il venait de parcourir un pays sablonneux, stérile, sans habitants, comparable, sauf le ciel, au désert qu'on traverse pour aller d'Égypte en Syrie; que le soldat était triste, atteint de la fièvre, ce qui était dû à l'humidité du sol et de la saison; que les Polonais étaient peu disposés à s'insurger, et tremblants sous le joug de leurs maîtres; qu'il ne fallait pas juger de leurs dispositions d'après l'enthousiasme factice de quelques nobles attirés à Posen par l'amour du bruit et de la nouveauté; qu'au fond ils étaient toujours légers, divisés, anarchiques, et qu'en voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait inutilement le sang de la France pour une œuvre sans solidité et sans durée.
Comment Napoléon apprécie les rapports contradictoires de ses lieutenants.
Napoléon, demeuré à Berlin jusqu'aux derniers jours de novembre, recevait, sans en être étonné, les rapports contradictoires de ses lieutenants, et attendait que le mouvement produit par la présence des Français eût éclaté dans toutes les provinces polonaises, pour se faire une opinion à l'égard du rétablissement de la Pologne, et se résoudre, ou à traverser cette contrée comme un champ de bataille, ou à élever sur son sol un grand édifice politique. Il fit partir Murat, après lui avoir spécifié de nouveau les conditions qu'il entendait mettre à la restauration de la Pologne, et les instructions qu'il voulait qu'on suivît en marchant sur Varsovie.
Les Russes étaient arrivés sur la Vistule, et avaient pris possession de Varsovie. Le dernier corps prussien qui restât au roi Frédéric-Guillaume, placé sous les ordres du général Lestocq, officier sage autant que brave, était établi à Thorn, ayant des garnisons à Graudenz et à Dantzig.
Instructions militaires de Napoléon à ses lieutenants, dans leur mouvement sur Varsovie.
Napoléon voulut qu'en s'approchant de Varsovie, les divers corps de l'armée française se serrassent les uns aux autres, afin qu'avec une masse de 80 mille hommes, force bien supérieure à tout ce que les Russes pouvaient réunir sur un même point, ses lieutenants fussent à l'abri de tout échec. Il leur recommanda de ne pas rechercher, de ne pas accepter de bataille, à moins qu'ils ne fussent en nombre très-supérieur à l'ennemi, de s'avancer avec beaucoup de précautions, et en appuyant tous à droite, pour se couvrir de la frontière autrichienne. À cette époque, la Pilica, sur la rive gauche de la Vistule, la Narew, sur la rive droite, toutes deux se jetant dans la Vistule près de Varsovie, formaient la frontière autrichienne. En appuyant donc à droite, à partir de Posen (voir la carte no 37), on se rapprochait de la Pilica et de la Narew, on était couvert de tous côtés par la neutralité de l'Autriche. Si les Russes voulaient prendre l'offensive, ils ne pouvaient le faire qu'en passant la Vistule sur notre gauche, aux environs de Thorn, et alors, en se rabattant à gauche, on obtenait l'un de ces trois résultats, ou de les rejeter dans la Vistule, ou de les acculer à la mer, ou de les pousser sur les baïonnettes de la seconde armée française en marche vers Posen. Il faut ajouter, du reste, que si Napoléon, contre son usage, ne se présentait pas cette fois en une seule masse devant l'ennemi, ce qui aurait coupé court à toutes les difficultés, c'est parce qu'il savait que les Russes n'étaient pas cinquante mille ensemble, et parce que la fatigue extrême d'une partie de ses troupes, ayant couru jusqu'à Prenzlow et jusqu'à Lubeck, l'obligeait à former deux armées, l'une composée de ceux qui pouvaient marcher immédiatement, l'autre de ceux qui avaient besoin de quelques jours de repos, avant de se remettre en route. C'est ainsi que les circonstances entraînent des variations dans l'application des principes les plus constants. C'est au tact du grand général à modifier cette application avec sûreté et à-propos.
Tous les corps français concentrés sur leur droite, pour se porter à Varsovie.
Napoléon enjoignit donc au maréchal Davout de se porter à droite, comme le commandait la route de Posen à Varsovie, de passer par Sempolno, Klodawa, Kutno, Sochaczew, Blonie, et d'envoyer ses dragons directement sur la Vistule à Kowal, pour donner la main aux maréchaux Lannes et Augereau. Lannes, après s'être dédommagé, au milieu de l'abondance de Bromberg, des privations d'une longue route à travers les sables, avait pris le pas sur Augereau. Il eut ordre de remonter la Vistule, et par sa droite de se porter de Bromberg à Inowraclaw, Brezesc, Kowal, défilant sous le canon de Thorn, et allant se lier au corps du maréchal Davout, dont il dut former la gauche. Le maréchal Augereau le suivit un peu après, et, parcourant la même route, vint faire la gauche de Lannes.