Ces caractères physiques ne se montrent réunis qu'en approchant de la Vistule, et surtout plus loin entre la Vistule et le Niémen. Ils commencent toutefois à se faire voir après l'Oder. Un phénomène particulier à ces vastes plaines, que nous avons déjà signalé, et qui se retrouve ici, c'est que les sables relevés en dunes le long de la mer, rejettent les eaux vers l'intérieur du pays, où elles forment des lacs nombreux, se déchargent en petites rivières, puis se réunissent en plus grandes, jusqu'à ce qu'elles s'accumulent, et deviennent de vastes fleuves, comme l'Elbe, l'Oder, la Vistule, capables de s'ouvrir une issue à travers la barrière des sables. (Voir la carte no 36.) Aspect du pays entre l'Elbe et l'Oder. Dans le Brandebourg et le Mecklembourg, c'est-à-dire entre l'Elbe et l'Oder, pays qui avait été le théâtre de la poursuite des Prussiens par notre armée, on a déjà pu remarquer ces particularités de la nature. Elles deviennent plus frappantes entre l'Oder et la Vistule. (Voir la carte no 37.) Aspect du pays entre l'Oder et la Vistule. Les sables se relèvent, retiennent les eaux, qui, par la Netze et la Warta, vont chercher leur écoulement vers l'Oder. La Netze vient de gauche, la Warta de droite, pour qui marche de Berlin à Varsovie; et, après avoir circulé l'une et l'autre entre la Vistule et l'Oder, elles se réunissent en un seul lit, pour se jeter ensemble dans l'Oder, vers Custrin. Le pays le long de la mer forme ce qu'on appelle la Poméranie prussienne. Grand-duché de Posen. Il est allemand par les habitants et par l'esprit. L'intérieur, qu'arrosent la Netze et la Warta, est marécageux, argileux, assez cultivé, et slave par la race d'hommes qui l'habite. C'est la Posnanie, ou grand-duché de Posen, dont Posen est la capitale, ville d'une certaine importance, située sur la Warta elle-même.

État physique et moral de cette province polonaise.

Cette province était celle où l'esprit polonais éclatait avec le plus d'ardeur. Les Polonais devenus Prussiens semblaient supporter plus impatiemment que les autres le joug étranger. D'abord la race allemande et la race slave se rencontrant sur cette frontière de la Poméranie et du duché de Posen, avaient l'une pour l'autre une aversion instinctive, naturellement plus vive sur la limite où elles se touchaient. Indépendamment de cette aversion, suite ordinaire du voisinage, les Polonais n'oubliaient pas que les Prussiens avaient été sous le grand Frédéric les premiers auteurs du partage de la Pologne, que depuis ils avaient agi avec une noire perfidie, et achevé la ruine de leur patrie après en avoir favorisé l'insurrection. Enfin la vue de Varsovie dans les mains des Prussiens, rendait ceux-ci les plus odieux des copartageants. Ces sentiments de haine étaient poussés à ce point que les Polonais auraient presque regardé comme une délivrance d'échapper au roi de Prusse pour appartenir à un empereur de Russie, qui, réunissant sous le même sceptre toutes les provinces polonaises, se serait proclamé roi de Pologne. Le penchant à l'insurrection était donc plus prononcé dans le duché de Posen que dans aucune autre partie de la Pologne.

Les bonnes dispositions des Français en entrant en Pologne favorisées par l'accueil qu'ils reçoivent des habitants.

Tel était, sous les rapports physiques et moraux, le pays que les Français traversaient en ce moment. Transportés sous un climat si différent de leur climat natal, si différent surtout des climats d'Égypte et d'Italie, où ils avaient vécu si long-temps, ils étaient comme toujours, gais, confiants, et trouvaient dans la nouveauté même du pays qu'ils parcouraient le sujet de plaisanteries piquantes, plutôt que de plaintes amères. D'ailleurs le bon accueil des habitants les dédommageait de leurs peines, car, sur les routes et dans les villages, les paysans accouraient à leur rencontre, leur offrant les vivres et les boissons du pays.

Mais ce n'est pas dans les campagnes, c'est parmi les populations agglomérées, c'est-à-dire au sein des villes, qu'éclate avec le plus de force l'enthousiasme patriotique des peuples. Enthousiasme de la province de Posen. À Posen, les dispositions morales des Polonais se manifestèrent plus vivement que partout ailleurs. Cette ville, qui contenait ordinairement quinze mille âmes, en contint bientôt le double, par l'affluence des habitants des provinces voisines, accourus au-devant de leurs libérateurs. Ce fut dans les journées des 9, 10, 11 novembre, que les trois divisions du corps de Davout entrèrent dans Posen. Elles y furent reçues avec de tels transports d'enthousiasme que le grave maréchal en fut touché, et qu'il céda lui-même à l'idée du rétablissement de la Pologne; idée assez populaire dans la masse de l'armée française, mais très-peu parmi ses chefs. Aussi écrivit-il à l'Empereur des lettres fortement empreintes du sentiment qui venait d'éclater autour de lui.

Il dit aux Polonais que pour reconstituer leur patrie, il fallait à Napoléon la certitude d'un immense effort de leur part, d'abord pour l'aider à remporter de grands succès, succès sans lesquels il ne pourrait pas imposer à l'Europe le rétablissement de la Pologne, ensuite pour lui inspirer quelque confiance dans la durée de l'œuvre qu'il allait entreprendre, œuvre bien difficile, puisqu'il s'agissait de restaurer un État, détruit depuis quarante années, et dégénéré depuis plus d'un siècle. Les Polonais de Posen, plus enthousiastes que ceux même de Varsovie, promirent avec un entier abandon tout ce qu'on semblait désirer d'eux. Nobles, prêtres, peuple, souhaitaient avec ardeur qu'on les délivrât du joug allemand, antipathique à leur religion, à leurs mœurs, à leur race; et, à ce prix, il n'était rien qu'ils ne fussent prêts à faire. Le maréchal Davout n'avait encore que trois mille fusils à leur donner; ils se les distribuèrent sur-le-champ, demandant à en avoir des milliers, et affirmant que, quel qu'en fût le nombre, on trouverait des bras pour les porter. Le peuple forma des bataillons d'infanterie, les nobles et leurs vassaux des escadrons de cavalerie. Dans toutes les villes situées entre la haute Warta et le haut Oder, la population, à l'approche des troupes du prince Jérôme, chassa les autorités prussiennes, et ne leur fit grâce de la vie, que parce que les troupes françaises empêchèrent partout les violences et les excès. De Glogau à Kalisch, route du prince Jérôme, l'insurrection fut générale.

Création d'une autorité provisoire à Posen.

On établit à Posen une autorité provisoire, avec laquelle on convint des mesures nécessaires pour nourrir l'armée française à son passage. Il ne pouvait être question d'imposer à la Pologne des contributions de guerre. Il était entendu qu'on la tiendrait quitte des charges imposées aux pays conquis, à condition toutefois que ses bras se joindraient aux nôtres, et qu'elle nous céderait une partie des grains dont elle était si abondamment pourvue. La nouvelle autorité polonaise se concerta avec le maréchal Davout pour construire des fours, réunir des blés, des fourrages, du bétail. Le zèle du pays, quelques fonds saisis dans les caisses prussiennes, suffirent à ces premiers préparatifs. Tout fut ainsi disposé pour recevoir le gros de l'armée française, et surtout son chef, qu'on attendait avec une vive curiosité, et d'ardentes espérances.

Marche du maréchal Augereau entre la Posnamie et la Poméranie.