Difficulté de se procurer des bras pour travailler aux ouvrages ordonnés par Napoléon.
Les ordres de Napoléon étaient toujours ponctuellement exécutés, à moins d'impossibilité absolue, parce qu'il veillait à leur exécution avec une attention soutenue, et une insistance opiniâtre. Le général Chasseloup fit travailler très-activement aux ouvrages prescrits; mais il avait de la peine à se procurer des ouvriers. Les violences exercées par les Russes, la crainte de violences semblables de la part des Français, avaient porté les paysans à s'enfuir avec leurs familles, leurs bestiaux, et leurs moyens de transport sur le territoire de la Pologne autrichienne, dont la frontière extrêmement rapprochée, et fermée aux deux armées belligérantes, présentait un asile voisin et sûr. Des villages entiers avaient fui, leurs prêtres en tête, afin de se soustraire aux horreurs de la guerre. Même avec beaucoup d'argent on ne pouvait pas se procurer des bras. On en avait bien quelques-uns à Varsovie, mais la construction des fours, l'organisation des établissements militaires qu'il fallait proportionner à une armée de 200 mille hommes, les absorbaient presque tous. Il n'en restait point pour les employer ailleurs. On y suppléait avec des soldats. Malheureusement ceux-ci commençaient à se ressentir des fatigues, et surtout des influences de la saison, jusqu'ici plus humide que froide. Ils souffraient aussi des privations. Difficulté de vivre. Les provisions commandées en Gallicie se faisaient attendre, et même à Varsovie on éprouvait quelque difficulté à vivre. Le maréchal Lannes y était campé avec ses deux divisions. Le maréchal Davout était campé au delà, c'est-à-dire au bord de la Narew, qui tombe dans la Vistule un peu au-dessous de Varsovie. Il y avait de Varsovie à la Narew environ huit lieues, beaucoup de landes, peu de cultures et d'habitations. Les soldats du corps de Davout réduits à manger du porc, à défaut de bœuf ou de mouton, étaient atteints de dyssenterie. Ils n'avaient de pain que celui qu'on leur envoyait chaque jour. Le maréchal Davout avait son quartier général à Jablona, et sa tête de colonne au bord même de la Narew, vers Okunin, vis-à-vis du confluent de l'Ukra et de la Narew. (Voir les cartes nos 38 et 39.) Le maréchal Davout, malgré les avant-gardes russes, avait passé la Narew, jeté un pont sur cette rivière, à l'aide de quelques barques qu'on avait recueillies, et faisait travailler à des ouvrages défensifs aux deux extrémités de ce pont. Il pouvait donc manœuvrer sur l'une et l'autre rive de la Narew. Cependant il l'avait franchie au-dessous du point où l'Ukra se réunit à elle, et il lui restait à la franchir plus haut, ou à franchir l'Ukra elle-même, pour pénétrer dans l'angle occupé par les Russes. Mais ils y étaient nombreux, et solidement retranchés sur un terrain élevé, boisé, armé d'artillerie. On ne pouvait aller les attaquer qu'en passant l'Ukra de vive force. Le tenter c'était engager la lutte qu'on ne devait entreprendre que sous les yeux de Napoléon.
Situation des divers corps d'armée sur la Vistule.
Les travailleurs du maréchal Davout donnaient presque la main à ceux du maréchal Augereau, qui s'occupait activement de son établissement sur la Vistule, vers Modlin, au point où la Vistule et la Narew se confondent. (Voir la carte no 38.) Mais il était privé des moyens nécessaires, les Russes ayant tout détruit en se retirant. Douze barques, ramassées au-dessus et au-dessous de Modlin, lui avaient servi à passer le fleuve, un détachement après l'autre. Il travaillait à construire un vaste pont à Modlin, avec ouvrages défensifs sur les deux rives. Ses troupes, au milieu des sables qui règnent dans cette partie du pays, vivaient encore plus mal que celles du maréchal Davout. Il avait hâte de se porter à Plonsk, au delà de la Vistule, vis-à-vis de l'Ukra, dans une contrée plus fertile. Le maréchal Soult avait exécuté les marches ordonnées par l'Empereur, et avait commencé à passer à Plock, d'où il était en mesure, ou de rejoindre le maréchal Augereau à Plonsk, ou de rejoindre les maréchaux Ney et Bernadotte à Biezun, suivant les circonstances. Quant aux corps qui avaient Thorn pour base d'opération, ceux-là ne manquaient de rien.
Ces vainqueurs rapides, qui avaient si promptement envahi l'Autriche l'année précédente, et la Prusse le mois dernier, se trouvaient tout à coup ralentis dans leur marche triomphale, par un climat humide et sombre, par un sol mouvant, alternativement sablonneux ou fangeux, par la disette des vivres devenant plus rares à mesure que la population et la culture disparaissaient. Ils en étaient surpris, point abattus, tenaient mille propos railleurs sur l'attachement des Polonais pour une telle patrie, et ne demandaient qu'à rencontrer l'ennemi d'Austerlitz, pour se venger sur lui des disgrâces du sol et du ciel.
En voyant les Russes s'avancer et rétrograder tour à tour, puis se retirer une dernière fois avec toutes les apparences d'une retraite définitive, Napoléon crut qu'ils se repliaient sur la Prégel, pour y prendre leurs quartiers d'hiver. Il ordonna donc à Murat et à Bessières de les poursuivre à la tête de vingt-cinq mille chevaux, l'un débouchant de Varsovie avec la première réserve de cavalerie, l'autre débouchant de Thorn avec la seconde. Mais bientôt les rapports plus exacts du maréchal Davout, qui, placé au confluent de la Narew et de l'Ukra, voyait les Russes solidement établis derrière ces deux rivières, les rapports conformes du maréchal Augereau, du maréchal Ney surtout qui avait l'habitude d'observer l'ennemi de très-près, le détrompèrent, et lui prouvèrent qu'il était temps de marcher sur les Russes, qu'il le fallait même, si on ne voulait pas les laisser hiverner dans une position trop voisine de l'armée française. D'ailleurs les ponts sur la Vistule, dont il se proposait de faire ses points d'appui, étaient achevés, pourvus d'un commencement d'ouvrages défensifs, et capables d'une suffisante résistance, moyennant qu'on y plaçât quelques troupes.
Napoléon quitte Posen pour se rendre à Varsovie.
Napoléon partit donc de Posen dans la nuit du 15 au 16 décembre, après y être demeuré dix-neuf jours, passa par Kutno et Lowicz, commanda partout des vivres, des ambulances, pour le cas d'un mouvement rétrograde, peu probable, mais toujours prévu par sa prudence, veilla enfin à la marche de ses colonnes sur Varsovie, et s'occupa surtout d'y faire arriver la garde et les grenadiers d'Oudinot[14].
Il entra la nuit dans la capitale de la Pologne, pour éviter les démonstrations bruyantes, car il ne lui convenait pas de payer quelques acclamations populaires par des engagements imprudents. Le Polonais Wibiski l'avait précédé, et avait employé tout son esprit à persuader à ses compatriotes qu'ils devaient se dévouer à Napoléon, avant d'exiger qu'il se dévouât à eux. Beaucoup d'entre eux s'étaient rendus aux bonnes raisons qu'il leur donnait. Le prince Poniatowski, neveu du dernier roi, prince jeune, brillant et brave, espèce de héros endormi dans la mollesse, mais prêt à s'éveiller au premier bruit des armes, était du nombre de ceux qui s'étaient offerts pour seconder les projets de Napoléon. Le comte Potoki, le vieux Malakouski, maréchal de l'une des dernières diètes, et d'autres venus à Varsovie, s'étaient réunis autour des autorités françaises, pour concourir à former un gouvernement. On avait composé une administration provisoire, et tout commençait à marcher, sauf les tiraillements inévitables, entre gens peu expérimentés, et fort enclins à la jalousie. On levait des hommes, on organisait des bataillons, soit à Varsovie, soit à Posen. Napoléon, afin de venir en aide au nouveau gouvernement polonais, l'avait tenu quitte de toute contribution, moyennant la fourniture des vivres d'urgence. Du reste, la haute société de Varsovie montrait pour lui un empressement extraordinaire. Toute la noblesse polonaise avait quitté ses châteaux, pressée qu'elle était de voir, de saluer le grand homme, autant que le libérateur de la Pologne.
Arrivé dans la nuit du 18 au 19, Napoléon voulait monter à cheval le 19 au matin pour aller reconnaître lui-même la situation du maréchal Davout sur la Narew. Mais un brouillard épais l'en empêcha. Napoléon fixe au 22 ou 23 décembre l'attaque générale contre les Russes. Il fit ses dispositions pour attaquer l'ennemi du 22 au 23 décembre.—Il est temps, écrivait-il au maréchal Davout, de prendre nos quartiers d'hiver; mais cela ne peut avoir lieu qu'après avoir repoussé les Russes.—