Position des quatre divisions du général Benningsen.
Les quatre divisions du général Benningsen se présentaient les premières. (Voir la carte no 38.) La division du comte Tolstoy, postée à Czarnowo, occupait le sommet de l'angle formé par la réunion de l'Ukra et de la Narew. La division du général Sedmaratzki, placée en arrière vers Zebroszki, gardait les bords de la Narew. Celle du général Saken, placée aussi en arrière vers Lopaczym, gardait les bords de l'Ukra. La division du prince Gallitzin était en réserve à Pultusk. Les quatre divisions du général Buxhoewden se trouvaient à grande distance de celles du général Benningsen, et peu en mesure de les soutenir. Deux cantonnées à Popowo observaient le pays entre la Narew et le Bug; deux autres campaient plus loin encore, à Makow et Ostrolenka. Les Prussiens, repoussés de Thorn, étaient sur le cours supérieur de l'Ukra, vers Soldau, liant les Russes à la mer. Comme nous l'avons dit, les deux divisions de réserve du général Essen n'étaient pas encore arrivées. La masse totale des coalisés destinée à entrer en action était de 115 mille hommes.
Il est facile de reconnaître que la distribution des corps russes n'était pas heureusement combinée dans l'angle de l'Ukra et de la Narew, et qu'ils y avaient trop peu concentré leurs forces. Si au lieu d'avoir une seule division à la pointe de l'angle, et une sur chaque côté à trop grande distance de la première, enfin cinq hors de portée, ils s'étaient distribués avec intelligence sur ce sol si favorable à la défensive, qu'ils eussent occupé fortement le confluent d'abord, puis les deux rivières, la Narew de Czarnowo à Pultusk, l'Ukra de Pomichowo à Kolozomb, qu'ils eussent placé en réserve dans une position centrale, à Nasielsk par exemple, une masse principale prête à courir au point menacé, ils auraient pu nous disputer le terrain avec avantage. Mais les généraux Benningsen et Buxhoewden ne s'aimaient guère, ne cherchaient pas le voisinage l'un de l'autre, et le vieux Kamenski, arrivé de la veille, n'avait ni l'esprit ni la volonté nécessaires, pour leur prescrire d'autres dispositions que celles qu'ils avaient adoptées, en suivant chacun leur goût.
Dernières dispositions de Napoléon pour l'attaque de la position des Russes.
Napoléon, qui ne voyait la position des Russes que du dehors, jugea bien qu'ils étaient retranchés derrière la Narew et l'Ukra pour en garder les bords, mais sans savoir comment ils y étaient établis et distribués. Il pensa qu'il fallait d'abord leur enlever le confluent, où il était probable qu'ils se défendraient avec énergie, et, ce point emporté, procéder à l'exécution de son plan, qui consistait à jeter, par un mouvement de conversion de gauche à droite, les Russes dans le pays marécageux et boisé de l'intérieur de la Pologne. En conséquence, après avoir réitéré aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, formant sa gauche, l'ordre de se porter rapidement de Thorn à Biezun sur le cours supérieur de l'Ukra, aux maréchaux Soult et Augereau, formant son centre, l'ordre de partir de Plock et de Modlin pour se réunir à Plonsk sur l'Ukra, il se mit lui-même à la tête de sa droite, composée du corps de Davout, du corps de Lannes, de la garde et des réserves, et résolut de forcer tout de suite la position des Russes au confluent de l'Ukra et de la Narew. Il laissa dans les ouvrages de Praga les Polonais de nouvelle levée, avec une division de dragons, force suffisante pour parer à tout accident, l'armée ne devant pas s'éloigner beaucoup de Varsovie.
Napoléon se transporte à Okunin pour diriger lui-même le passage de l'Ukra et l'attaque de Czarnowo.
Arrivé dans la matinée du 23 décembre à Okunin sur la Narew, par un temps humide, par des routes fangeuses et presque impraticables, Napoléon mit pied à terre, pour veiller de sa personne aux dispositions d'attaque. Ce général qui, suivant quelques critiques, tout en dirigeant des armées de trois cent mille hommes, ne savait pas mener une brigade au feu, alla lui-même faire la reconnaissance des positions ennemies, et placer sur le terrain jusqu'à des compagnies de voltigeurs.
On avait déjà franchi la Narew à Okunin, au-dessous du confluent de l'Ukra et de la Narew. (Voir la carte no 39.) Pour pénétrer dans l'angle formé par ces deux rivières, il fallait passer ou la Narew, ou l'Ukra, au-dessus de leur point de réunion. Passage de l'Ukra, et combat de Czarnowo. L'Ukra étant moins large, on aima mieux essayer de franchir celle-ci. On avait profité d'une île qui la divisait en deux bras, près de son embouchure, afin de diminuer la difficulté. On s'était établi dans cette île, et il restait à passer le second bras, pour aborder à la pointe de terre qu'occupaient les Russes, entre l'Ukra et la Narew. Cette pointe de terre, couverte de bois, de taillis, de marécages, offrait un fourré très-épais. Au delà, ce fourré s'éclaircissait un peu, puis le terrain se relevait, et présentait un escarpement, qui s'étendait de la Narew à l'Ukra. À droite de ce retranchement naturel, se voyait le village de Czarnowo sur la Narew, à gauche le village de Pomichowo sur l'Ukra. Les Russes avaient des avant-gardes de tirailleurs dans le fourré, sept bataillons et une nombreuse artillerie sur la partie élevée du terrain, deux bataillons en réserve, et toute leur cavalerie en arrière. Napoléon, rendu dans l'île, monta au moyen d'une échelle sur le toit d'une grange, étudia avec une lunette la position des Russes, et ordonna sur-le-champ les dispositions suivantes. Il répandit une grande quantité de tirailleurs tout le long de l'Ukra, et fort au-dessus du point de passage. Il leur prescrivit de tirailler vivement, et d'allumer de grands feux avec de la paille humide, pour couvrir le lit de la rivière d'un nuage de fumée, et faire craindre aux Russes une attaque au-dessus du confluent vers Pomichowo. Il dirigea même de ce côté la brigade Gauthier, du corps de Davout, afin d'y attirer davantage l'attention de l'ennemi. Tandis que ces ordres s'exécutaient, il réunit à la chute du jour toutes les compagnies de voltigeurs de la division Morand, sur le point projeté du passage, et leur ordonna de tirer d'une rive à l'autre, à travers les touffes de bois, pour écarter les postes ennemis, tandis que les marins de la garde remonteraient les barques réunies dans la Narew. Le 17e de ligne et le 13e léger étaient en colonne, prêts à s'embarquer par détachement, et le reste de la division Morand était massé en arrière, afin de passer quand le pont serait établi. Les autres divisions du corps de Davout attendaient au pont d'Okunin le moment d'agir. Lannes s'avançait à grands pas de Varsovie sur Okunin.
Bientôt les marins de la garde amenèrent quelques barques, à l'aide desquelles on transporta plusieurs détachements de voltigeurs d'une rive à l'autre. Ceux-ci s'enfonçant dans le fourré en écartèrent l'ennemi, pendant que les officiers pontonniers et les marins de la garde étaient occupés à jeter en toute hâte un pont de bateaux. À sept heures du soir, le pont étant devenu praticable, la division Morand le franchit en colonnes serrées, et marcha en avant précédée par le 17e de ligne, par le 13e léger, et par une nuée de tirailleurs. On s'avançait couvert par la nuit et les bois. Les sapeurs des régiments frayaient dans l'épaisseur du fourré un passage à l'infanterie. À peine eut-on franchi ces premiers obstacles, qu'on se trouva à découvert, en présence du plateau élevé, qui régnait de la Narew à l'Ukra, et qui était défendu soit par des abatis, soit par une nombreuse artillerie. Les Russes, à travers l'obscurité de la nuit, ouvrirent sur nos colonnes un feu nourri de mitraille et de mousqueterie, qui nous fit quelque mal. Tandis que les voltigeurs de la division Morand et le 13e léger s'approchaient en tirailleurs, le colonel Lanusse à la tête du 17e de ligne, se forma en colonne d'attaque sur la droite, pour enlever les batteries russes. Il en avait déjà emporté une, lorsque les Russes se dirigeant en masse sur son flanc gauche, l'obligèrent à rétrograder. Mais le reste de la division Morand arrivait au soutien de ses deux premiers régiments. Le 13e léger ayant épuisé ses cartouches, fut remplacé par le 30e, et on marcha de nouveau par la droite à l'attaque du village de Czarnowo, tandis que vers la gauche le général Petit se portait avec 400 hommes d'élite à l'attaque des retranchements russes, placés contre l'Ukra, vis-à-vis de Pomichowo. Malgré la nuit, on manœuvrait avec le plus grand ordre. Deux bataillons du 30e et un du 17e attaquèrent Czarnowo, l'un en longeant le bord de la Narew, les deux autres en gravissant directement le plateau sur lequel ce village est assis. Ces trois bataillons emportèrent Czarnowo, et, suivis par les 51e et 61e régiments, débouchèrent sur le plateau, en repoussant les Russes dans la plaine qui s'étend au delà. Au même instant le général Petit avait assailli l'extrémité des retranchements ennemis vers l'Ukra, et, secondé par le feu de l'artillerie que la brigade Gauthier faisait de l'autre rive, les avait enlevés. À minuit, on était maître de la position des Russes de la Narew à l'Ukra. Mais à la lenteur de leur retraite, qu'il était possible de discerner à travers l'obscurité, on devait croire qu'ils reviendraient à la charge, et, par ce motif, le maréchal Davout envoya au secours du général Petit, qui était le plus exposé, la seconde brigade de la division Gudin. Comme on l'avait prévu, les Russes pendant la nuit revinrent trois fois à la charge dans l'intention de reprendre la position qu'ils avaient perdue, et de jeter les Français à bas du plateau, vers cette pointe de terre boisée et marécageuse sur laquelle ils avaient débarqué. Trois fois on les laissa s'approcher jusqu'à trente pas, et trois fois répondant à leur attaque par un feu à bout portant, on les arrêta sur place; puis on les joignit à la baïonnette, et on les repoussa. Enfin la nuit étant fort avancée, ils se mirent en pleine retraite sur Nasielsk. Jamais combat de nuit ne s'était livré avec plus d'ordre, de précision et d'audace. Les Russes nous laissèrent en morts, blessés, prisonniers, environ 1,800 hommes, et beaucoup d'artillerie. Nous avions eu de notre côté 600 blessés et une centaine de morts.
Napoléon, qui n'avait pas quitté le lieu du combat, félicita le général Morand et le maréchal Davout de leur belle conduite, et se hâta ensuite de tirer les conséquences du passage de l'Ukra, en donnant les ordres qu'exigeait la circonstance. Les Russes privés du point d'appui qu'ils possédaient au confluent de l'Ukra et de la Narew, ne devaient pas être tentés de défendre l'Ukra, dont la ligne venait d'être forcée à son embouchure. Mais, dans l'ignorance où l'on se trouvait de leur vraie situation, on pouvait craindre qu'ils ne fussent en force au pont de Kolozomb, sur l'Ukra, vis-à-vis de Plonsk, point vers lequel devaient se rencontrer les corps des maréchaux Soult et Augereau. (Voir la carte no 38.) Napoléon prescrivit à la réserve de cavalerie, que le général Nansouty commandait en l'absence de Murat, tombé malade à Varsovie, de remonter l'Ukra sur les deux rives, d'en battre les bords jusqu'à Kolozomb, pour tendre la main aux maréchaux Augereau et Soult, pour les aider à passer l'Ukra s'ils éprouvaient des difficultés, pour les lier enfin avec le maréchal Davout qui allait marcher en avant, traversant par son milieu le pays compris entre l'Ukra et la Narew. Il ordonna au maréchal Davout de se porter directement sur Nasielsk, et le fit appuyer par la garde et la réserve. Enfin il donna pour instruction au maréchal Lannes de franchir l'Ukra, là même où l'on venait d'en forcer le passage, et de s'élever à la droite du corps de Davout, en longeant la Narew jusqu'à Pultusk. Cette ville devenait un point d'une grande importance, car les Russes, rejetés de l'Ukra sur la Narew, n'avaient que les ponts de Pultusk pour passer cette dernière rivière. L'ordre déjà expédié aux maréchaux Soult et Augereau de se diriger sur Plonsk pour y franchir l'Ukra, aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, de s'avancer rapidement sur Biezun, vers les sources de l'Ukra, fut naturellement confirmé.