Marche sur Nasielsk.

Napoléon, continuant de se tenir auprès du maréchal Davout, voulut marcher le matin même du 24 sur Nasielsk, malgré les fatigues de la nuit. On eut seulement la précaution de placer en tête la division Friant, pour procurer quelques heures de repos à la division Morand, fatiguée du combat de Czarnowo. On arriva vers la fin du jour à Nasielsk, et on y trouva en position la division Tolstoy, la même qui avait été chassée de Czarnowo. Elle annonçait l'intention de nous opposer quelque résistance, afin de donner aux détachements postés sur l'Ukra le temps de la rejoindre.

Nous avons dit que les quatre divisions du général Benningsen étaient, la division Tolstoy à Czarnowo pour défendre le confluent des deux rivières, la division Saken à Lopaczym pour veiller sur l'Ukra, la division Sedmaratzki à Zebroszki pour garder la Narew, enfin la division Gallitzin à Pultusk pour y servir de réserve, celle-ci, quoique fort loin de l'Ukra, ayant aussi sur cette rivière une forte avant-garde, commandée par le général Barklay de Tolly: disposition mêlée et confuse, qui dénotait une bien faible direction dans les opérations de l'armée russe. Le mouvement naturel de ces divisions surprises par une vigoureuse attaque sur l'Ukra, était de replier leurs détachements pour se retirer sur la Narew. Ce fut en effet le mouvement auquel elles cédèrent, et que leur général en chef laissa exécuter plutôt qu'il ne le prescrivit.

Le comte Tolstoy, commandant la division repliée sur Nasielsk, y tint bon jusqu'au moment où il vit revenir le détachement préposé à la garde de l'Ukra vers Borkowo, lequel était poursuivi par la réserve de cavalerie. Cependant le général Friant, ayant déployé sa division en face des Russes et ayant marché à eux, les obligea de se retirer en toute hâte. Les dragons se lancèrent à leur suite: on leur tua ou prit quelques centaines d'hommes; on ramassa du canon et des bagages.

Augereau force l'Ukra vers Kolozomb et Sochoczin.

Dans cette journée du 24, le maréchal Augereau étant arrivé sur les bords de l'Ukra, voulut en forcer le passage. Il fit attaquer à la fois les ponts de Kolozomb et de Sochoczin. Le 14e de ligne, sous son colonel Savary, le même qui avait franchi la Vistule à Thorn le 6 décembre[15], se jeta sur les débris à peine réparés du pont de Kolozomb, et passa héroïquement à travers un horrible feu de mousqueterie. Ce brave colonel tomba sur l'autre rive, percé de plusieurs coups de lance. À Sochoczin, l'attaque du pont n'ayant pu réussir, on se dirigea vers un gué voisin, et on opéra le passage. Le corps d'Augereau se trouvait donc transporté dans la journée du 24 sur l'autre rive de l'Ukra, et s'avançait en poussant devant lui les détachements des diverses divisions russes, laissés à la garde de cette rivière. La réserve de cavalerie, aux ordres du général Nansouty, les poursuivait également. On marchait sur Nowemiasto, dans la direction de l'Ukra à la Narew, de manière à se lier avec le corps du maréchal Davout. À la gauche du corps d'Augereau, le maréchal Soult se disposait à passer l'Ukra vers Sochoczin. La gauche, sous Ney, Bernadotte et Bessières, continuait à s'élever par un mouvement rapide de Thorn sur Biezun et Soldau.

Le dégel change le sol en une boue dans laquelle il est impossible de marcher.

Le 25 au matin, Napoléon dirigea ses colonnes sur Strezegocin. Le temps était devenu affreux pour une armée qui avait à manœuvrer, et surtout à exécuter de nombreuses reconnaissances, afin de découvrir les projets de l'ennemi. Un dégel complet, accompagné de neige fondante et de pluie, avait tellement détrempé les terres, que dans certains endroits on enfonçait jusqu'aux genoux. Des hommes même avaient été trouvés à moitié ensevelis dans ce sol subitement changé en marécage. Il fallait doubler les attelages de l'artillerie pour réussir à traîner quelques pièces. On y gagnait, il est vrai, de capturer à chaque pas le canon et le bagage des Russes, beaucoup de traînards et de blessés, et enfin bon nombre de déserteurs polonais, qui restaient volontairement en arrière pour se livrer à l'armée française. Mais on y perdait l'avantage inappréciable de la célérité, le concours de l'artillerie qu'on ne pouvait plus mener avec soi, et les moyens d'information qui sont toujours proportionnés à la facilité de communiquer. Qu'on se figure d'immenses plaines, tour à tour couvertes de boue ou de forêts épaisses, ordinairement très-mal peuplées, plus mal encore depuis l'émigration générale des habitants, des armées se cherchant ou se fuyant dans ce désert fangeux, et on aura une idée à peine exacte du spectacle que les Français et les Russes offraient en ce moment dans cette partie de la Pologne.

Difficulté de discerner la marche de l'ennemi.

Napoléon, discernant mal à travers ce pays plat et boisé les mouvements de l'ennemi, ne pouvant suppléer à ce qu'il ne voyait pas au moyen de reconnaissances multipliées, était plongé dans l'incertitude la plus embarrassante. Il lui semblait bien que les colonnes russes en retraite se dirigeaient de sa gauche à sa droite, de l'Ukra vers la Narew. Aussi avait-il envoyé Lannes vers Pultusk, et, ayant cru apercevoir une troupe ennemie qui se portait à la suite de Lannes, il avait détaché la division Gudin du corps de Davout, pour suivre cette troupe, et empêcher qu'elle n'assaillît Lannes par derrière. Mais un gros rassemblement se montrait devant lui, dans la direction de Golymin. On annonçait la présence de forces nombreuses, venues sur ce point des derrières de l'armée russe. On disait qu'un corps de 20 mille hommes se retirait de l'Ukra sur Ciechanow et Golymin. Dans l'incertitude, Napoléon dirige le gros de ses forces sur Golymin, et ne dirige sur Pultusk que Lannes renforcé de la division Gudin. Au milieu de ce chaos, Napoléon, voulant aller tout de suite à l'ennemi le plus rapproché, vers lequel d'ailleurs semblaient converger tous les autres, laissa Lannes escorté par la division Gudin marcher à droite sur Pultusk, et quant à lui il se porta directement sur Golymin, avec deux des trois divisions de Davout, avec le corps d'Augereau tout entier, avec la garde et la réserve de cavalerie. Il ordonna de plus au maréchal Soult, qui avait passé l'Ukra, de se rendre à Ciechanow même. Il prescrivit aux maréchaux Ney, Bernadotte et Bessières, partis de Thorn, de continuer leur mouvement de conversion par Biezun, Soldau et Mlawa, ce qui les portait sur le flanc et presque sur les derrières des Russes.