Napoléon avait tiré de Paris deux régiments d'infanterie, le 15e léger et le 58e de ligne, un régiment de fusiliers de la garde, et un régiment de la garde municipale. Il avait encore tiré un régiment de Brest, un de Saint-Lô, un de Boulogne. Ces sept régiments étaient en marche, ainsi que les régiments provisoires destinés à conduire les recrues des bataillons de dépôt aux bataillons de guerre. Deux d'entre eux, le 15e léger et le 58e, avaient devancé les autres, et rejoint le corps du maréchal Mortier, porté ainsi à huit régiments français, indépendamment des régiments hollandais ou italiens qui devaient en compléter l'effectif. Napoléon, profitant de ce renfort, qui dans le moment dépassait les besoins du huitième corps, car jusqu'ici aucune entreprise ne semblait menacer les rivages de la Baltique, en détacha les 2e et 15e légers, formant 4 mille hommes de bonne infanterie française. Il leur adjoignit les Badois, les huit bataillons polonais levés à Posen, la légion du Nord, remplie d'anciens Polonais engagés depuis long-temps au service de France, les quatre beaux régiments de cuirassiers arrivés d'Italie, enfin deux des cinq régiments de cavalerie légère qui en arrivaient également, les 19e et 23e de chasseurs. Il composa avec ces troupes un nouveau corps d'armée auquel il donna le titre de dixième corps, les Allemands qui étaient en Silésie sous le prince Jérôme ayant déjà reçu le titre de neuvième. Il confia le commandement de ce dixième corps au vieux maréchal Lefebvre, qu'il avait amené avec lui à la grande armée, et mis temporairement à la tête de l'infanterie de la garde. Il le chargea d'investir Colberg, et de commencer le siége de Dantzig. Cette dernière place avait une importance capitale, par rapport à la position qu'elle occupait sur le théâtre de la guerre. Elle commandait la basse Vistule, protégeait les arrivages de l'ennemi par mer, et contenait des ressources immenses, qui devaient mettre l'armée dans l'abondance, si on parvenait à s'en rendre maître. D'ailleurs, tant qu'elle n'était pas prise, un mouvement offensif de l'ennemi vers la mer, poussé au delà de la basse Vistule, pouvait nous obliger à quitter la haute Vistule, et à rétrograder vers l'Oder. Napoléon était donc résolu à faire du siége de Dantzig la grande opération de l'hiver.

Siége des places de la Silésie.

Napoléon, consacrant ainsi la mauvaise saison à prendre les places, voulait assiéger non-seulement celles de la basse Vistule, qui se trouvaient à sa gauche, mais celles aussi du haut Oder, qui se trouvaient à sa droite. Son frère Jérôme, secondé du général Vandamme, devait, comme on l'a vu, achever la soumission de la Silésie, par l'acquisition successive des forteresses de l'Oder. Ces forteresses, construites avec soin par le grand Frédéric, pour rendre définitive la précieuse conquête qui avait fait la gloire de son règne, présentaient de graves difficultés à surmonter, non-seulement par la grandeur et la beauté des ouvrages, mais par les garnisons qui étaient chargées de les défendre. La reddition de Magdebourg, de Custrin, de Stettin, avait couvert de honte les commandants qui les avaient livrées, sous l'empire d'une démoralisation générale. Bientôt il s'était produit une réaction dans l'armée prussienne, d'abord si profondément découragée après Iéna. L'honneur indigné avait parlé au cœur de tous les militaires, et ils étaient déterminés à mourir honorablement, même sans aucun espoir de vaincre. Le roi avait menacé de châtiments terribles les commandants qui rendraient les places confiées à leur garde, avant d'avoir fait tout ce qui constitue, d'après les règles de l'art, une défense honorable. Au surplus on commençait à comprendre que les villes fortes, restées à la gauche et à la droite de Napoléon, allaient acquérir une véritable importance, car elles étaient autant de points d'appui qui manquaient à sa marche audacieuse, et qui devaient seconder la résistance de ses ennemis. La résolution de les défendre énergiquement était donc bien arrêtée chez tous les commandants des garnisons prussiennes.

Le prince Jérôme n'avait auprès de lui que des Wurtembergeois et des Bavarois, et avec ces troupes auxiliaires un seul régiment français, le 13e de ligne, plus quelques escadrons français de cavalerie légère. Ces auxiliaires allemands n'avaient pas encore acquis la valeur militaire qu'ils montrèrent depuis en plus d'une occasion. Mais le général Vandamme, commandant le neuvième corps sous le prince Jérôme, le général Montbrun commandant la cavalerie, aidés d'un jeune état-major français plein d'ardeur, leur inspirèrent en peu de temps l'esprit qui animait alors notre armée, et qu'elle communiquait à toutes les troupes en contact avec elle. Vandamme, qui n'avait jamais dirigé de siége, et ne possédait aucune des connaissances de l'ingénieur, mais qui suppléait à tout par un heureux instinct de la guerre, avait entrepris de brusquer les places de la Silésie, bien qu'il sût que les gouverneurs de ces places étaient décidés à se bien défendre. Il voulut employer un moyen qui avait réussi à Magdebourg, celui d'intimider les habitants, pour les pousser à se rendre malgré les garnisons. Il commença par Glogau (voir la carte no 37), la place de Silésie la plus rapprochée du bas Oder et des routes militaires que suivaient nos troupes. Prise de Glogau le 2 décembre 1806. La garnison était peu nombreuse, et la démoralisation régnait encore dans ses rangs. Vandamme fit mettre en batterie plusieurs mortiers et bouches à feu de gros calibre, et, après quelques menaces suivies d'effet, amena la place à capituler le 2 décembre. On y découvrit de grandes ressources en artillerie, et en approvisionnements de tout genre. Vandamme remonta ensuite l'Oder, et commença l'investissement de Breslau, située sur ce fleuve à vingt lieues au-dessus de Glogau.

Siége et prise de Breslau.

C'est avec les Wurtembergeois qu'on avait enlevé Glogau. Ce n'était pas assez pour assiéger Breslau, capitale de la Silésie, ville de 60 mille âmes, pourvue de 6 mille hommes de garnison, de nombreux et solides ouvrages, et d'un bon commandant. Le prince Jérôme, qui avait poussé jusqu'aux environs de Kalisch pendant que l'armée française faisait sa première entrée en Pologne, était revenu sur l'Oder, depuis que Napoléon, solidement établi sur la Vistule, n'avait plus besoin de la présence du neuvième corps vers sa droite. Vandamme eut donc pour entreprendre le siége de Breslau les Wurtembergeois, deux divisions bavaroises, avec quelques artilleurs et ingénieurs français, plus enfin le 13e de ligne. Exécuter le siége régulier d'une aussi vaste place lui paraissait long et difficile. En conséquence il tâcha comme à Glogau d'intimider la population. Il choisit dans un faubourg, celui de Saint-Nicolas, un emplacement pour y établir des batteries incendiaires. Un feu assez vif, dirigé sur l'intérieur de la ville, n'obtint pas le résultat proposé, grâce à la vigueur du commandant. Vandamme songea dès lors à une attaque plus sérieuse. Breslau avait pour principal moyen de défense une enceinte bastionnée, bordée d'un fossé profond, rempli des eaux de l'Oder. Mais les ingénieurs français s'aperçurent que cette enceinte n'était pas revêtue partout, et que sur certains points elle ne présentait qu'une escarpe en terre. Vandamme imagina de tenter l'assaut de l'enceinte, qui, ne consistant pas dans un mur en maçonnerie, mais dans un simple talus gazonné, pouvait être escaladée par des soldats entreprenants. Il fallait auparavant franchir sur des radeaux le fossé que l'Oder inondait. Vandamme fit préparer ce qui était nécessaire pour cette entreprise audacieuse. Malheureusement les préparatifs furent découverts par l'ennemi, un clair de lune incommode brilla pendant la nuit de l'exécution, et par ces diverses causes la tentative échoua. Dans l'intervalle, le prince d'Anhalt-Pless, qui commandait la province, ayant réuni des détachements de toutes les places, et suscité une levée de paysans, ce qui lui avait procuré un corps de douze mille hommes, fit espérer à la garnison un secours extérieur. Il ne pouvait rien arriver de plus heureux aux assiégeants, que d'avoir à résoudre en rase campagne la question de la prise de Breslau. Vandamme courut au-devant du prince d'Anhalt avec les Bavarois et le 13e de ligne français, le battit deux fois, le jeta dans une déroute complète, et reparut devant la place, privée désormais de toute espérance de secours. En même temps une forte gelée étant survenue, il résolut de passer les fossés sur la glace, et d'escalader ensuite les ouvrages en terre. Le commandant se voyant exposé à une prise d'assaut, danger effrayant pour une ville riche et populeuse, consentit à parlementer, et rendit la place le 7 janvier, après un mois de résistance, aux conditions de Magdebourg, de Custrin et des autres forteresses de la Prusse.

Cette conquête était non-seulement brillante, mais singulièrement utile par les ressources qu'elle procurait à l'armée française, par l'empire surtout qu'elle nous assurait sur la Silésie, la plus riche province de la Prusse et l'une des plus riches de l'Europe. Napoléon en félicita Vandamme, et après Vandamme son frère Jérôme, qui avait montré l'intelligence d'un bon officier et le courage d'un brave soldat.

Prise de Brieg.

Quelques jours après, le neuvième corps fit encore prise la conquête de Brieg, placée au-dessus de Breslau sur l'Oder. Tout le centre de la Silésie étant conquis, il restait à prendre Schweidnitz, Glatz, Neisse, qui ferment les portes de la Silésie, du côté de la Bohême. (Voir la carte no 36.) Napoléon ordonna de les assiéger l'une après l'autre, et se décida, en ce qui le concernait, à un acte rigoureux, conforme d'ailleurs au droit de la guerre, c'était de les détruire. En conséquence, il prescrivit de faire sauter les ouvrages de celles qui étaient déjà en son pouvoir. Il avait pour agir ainsi une double raison, l'une du moment, l'autre d'avenir. Dans le moment il ne voulait pas disséminer ses troupes en multipliant autour de lui les postes à garder; dans l'avenir, ne comptant plus sur la Prusse comme sur une alliée, s'apercevant tous les jours qu'il ne fallait pas se flatter de ramener l'Autriche, il n'avait plus rien à espérer que de la mésintelligence qui avait toujours divisé ces deux cours. La Silésie démantelée, du côté de l'Autriche, devait devenir pour la Prusse un objet d'inquiétude, une occasion de dépenses, une cause d'affaiblissement.

Répression d'une légère insurrection en Hesse.